À Narbonne, les déchets radioactifs s'accumulent
Spécialisé dans les sujets environnement et société, il a travaillé pour Arte, Public Sénat, France 3 , Siné Mensuel, Reporterre et pour La Terre au Carré sur France Inter. Il est directeur de la publication de Narval.
Alors que Macron relance le nucléaire, Orano peine à gérer son demi-million de mètres cubes de déchets hautement polluants à Malvési. Stockés à ciel ouvert depuis 60 ans, ces résidus suscitent une mobilisation populaire inédite depuis dix ans.
Inauguré par le général de Gaulle, le site de Malvési à Narbonne (Aude) avait été choisi en 1959 car la région viticole était truffée de mines de soufre avec des infrastructures déjà existantes. « C’est une démonstration que la France a faite de ce qu’elle vaut […] et certain clan plus ou moins hystérique qui nous accuse […] de vouloir empoisonner l'humanité, ceux-là nous ne leur opposons qu’une vaste ironie », avait clamé le général devant des Audois ébahis.
Aujourd’hui, il s’agit du plus grand site de purification d’uranium au monde géré par le géant de l’atome français Orano et qui se situe seulement à trois petits kilomètres du centre-ville de Narbonne.

Installé depuis 1959, le site nucléaire Malvési qui purifie un quart de l'uranium mondial n’est qu’à 3 km du centre de Narbonne. France TV
La plus grande « poubelle radioactive » d’Europe
Ces déchets proviennent de la purification et la transformation de 10 000 tonnes de minerai d’uranium par an provenant d’Australie, du Niger, du Kazakhstan, d’Ouzbékistan, du Canada ou de Namibie.
Le minerai d’uranium subit une première étape de purification sur les gisements miniers. Mais à son arrivée sur le site de Malvési, le concentré minier contient encore 2 % d’impuretés qu’il faut nettoyer pour obtenir de l’uranium purifié. Celui-ci servira à la fabrication des combustibles destinés à l’alimentation des centrales nucléaires.
Pour éliminer ces 2 %, le minerai est traité à coups d’acides oxydants pour être transformé en oxyde d'uranium (UOX) qu'on appelle aussi du doux nom de Yellow Cake. On en mangerait ! L’entreprise Orano en parle de manière décontractée sur son site internet où elle détaille la recette de ce Yellow Cake façon cake d’amour de Peau d’Ane : « Réceptionnez le minerai à forte teneur en uranium déjà broyé. Lixiviez, oxydez, décantez avant de clarifier. Rajoutez alors des solvants puis précipitez le tout. Le résultat est une solution de couleur jaune, appelée Yellow Cake. Passez-là au four à 800° C, jusqu’à obtenir une poudre grise contenant 85 % d’uranium. Il convient alors de soigneusement la mettre en fût avant de l’expédier à l’usine de conversion de votre choix. » Ça donne envie d’être cuistot.

Le Yellow Cake est un concentré d'uranium naturel. Maurice Ascani / Orano
Le procédé demande énormément d’eau et génère beaucoup de déchets. Au point de faire du site de Malvési la plus grande « poubelle radioactive » d’Europe selon le collectif Sortir du nucléaire. Des bassins de décantation s'étirent de l’oppidum de Montlaurès jusqu’à Narbonne et sont visibles depuis l’espace. Ils renferment tout ce qui a été produit depuis 1959. Vingt hectares consacrés à des déchets nitratés dont Orano jure, la main sur le cœur, que tout est sous contrôle et que si des traces sont détectées à l’extérieur du site, cela reste sous les « valeurs guides ».
En 2021, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN, aujourd'hui devenue ASNR pour Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection) avait pourtant indiqué dans un rapport que qu'il avait mesuré une augmentation de la présence d'uranium dans les végétaux de zone proche du site.
Quant au scientifique Philippe Renaud, expert dans le domaine de la radioactivité environnementale, il expliquait dans le documentaire de Martin Boudot diffusé sur France 5 en 2021, que « Malvési fait partie des trois sites nucléaires qui occasionnent les doses les plus élevées à la population locale mais les conséquences sur leur santé sont infimes ».
Un abreuvoir toxique pour les oiseaux
Comment savoir puisque aucune étude épidémiologique d’ampleur n’a jamais été menée pour connaître l’impact sur la santé des habitants ? Pour Rubresus, association locale pour la défense de l’environnement, la pollution est dans l’eau, dans l’air et dans les sols. Elle a d’ailleurs alerté la presse quand une étude Profil Santé de l’Aude établie par l’Agence régionale de santé en 2017 a montré que le taux standard de mortalité par cancers du poumon à Narbonne était 16 % plus important que la moyenne en Occitanie.
Dans les bassins « les déchets liquides […] se sont naturellement concentrés sous l’effet de l’évaporation naturelle propice du climat narbonnais chaud, sec et venteux », explique André Bories, président de l’association et ancien directeur de recherche à l’INRAe. En d’autres termes, ces vastes étendues agissent comme des usines à fabriquer du sel de nitrate ultraconcentré, des métaux lourds et des éléments radioactifs comme le radium ou le technétium. C’est une sorte de marais salant toxique où beaucoup d’oiseaux, visibles de Montlaurès, viennent s’abreuver !

Vue du ciel du site de Malvési.
Des bassins à ras-bord
Laissés à l’air libre, ces bassins accueillent, outre les oiseaux, les eaux de pluie et sont victimes d’un climat qui se détraque.
Entre décembre 2025 et mars 2026, la région de Narbonne a été particulièrement arrosée avec un mois de février parmi les plus pluvieux depuis 1959, selon Météo France. Les bassins de Malvési ont reçu 110 000 m3 de pluie qui se sont ajoutés aux 420 000 m3 de liquide déjà présent. La cote d’alerte ayant évidemment été atteinte, Orano a d'abord tenté de pallier les débordements par des pompages en urgence de bassin à bassin. Mais ce qui devait arriver arriva : les déchets nitratés concentrés et radioactifs ont été lâchés dans les fossés rejoignant la plaine narbonnaise et les étangs.
« Un mètre cube d'effluent de bassin à 550 g nitrates par litre a un potentiel de pollution équivalent en azote à 10 000 m3 d'eaux usées domestiques », précise André Bories.

Légende : L'Aude est montée de plusieurs mètres entre le 18 et 19 janvier, après deux jours de pluies équivalents à 4 mois. Mairie de Coursan.
De son côté, Orano a viré ceux qui demandaient des explications au communiqué de la préfecture de l’Aude qui a écrit que les rejets ont été faits « sans traitement préalable » officiellement.
Contacté par Narval, l'entreprise explique qu'ils obtiennent habituellement des « autorisations pour des rejets d'eau après traitement », mais que dans le cas présent ils ont eu droit à effectuer des « rejets directs avec des mesures prises en continu », qui seront transmises directement à la Direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (Dreal). Pas de quoi rassurer, d’autant que la Dreal n’a pas répondu à nos sollicitations.
Un cocktail radioactif pour éteindre l’incendie
Si vous pensez que ces rejets de liquides toxiques seraient sans précédent dans l’histoire de Malvési, détrompez-vous. En 2004, une digue avait cédé, libérant plusieurs dizaines de milliers de mètres cubes de liquides et de boues dans la plaine de la Livière. Orano s’était voulu rassurant, certifiant qu’il ne s’agissait que de déchets nitratés. Mais des analyses effectuées par la Commission de recherche et d’information indépendante sur la radioactivité (Criirad) avec l’aide des riverains avait montré que ces boues étaient contaminées par un cocktail de substances radioactives dont du plutonium et, bien sûr, de l’uranium à des taux supérieurs aux seuils autorisés. Ces révélations avaient poussé les pouvoirs publics à classer en 2004 l’usine de Malvési en Installation nucléaire de base, à l’instar d’une centrale nucléaire conventionnelle. Car, oui, auparavant, le site était seulement classé usine Seveso.
Autre fait divers qui serait cocasse si le sujet n’était pas si inquiétant : en août 2022, un hélicoptère bombardier a largué de l’eau sur un incendie qu’il avait puisée dans les bassins de Malvési. Selon le journal L’Indépendant l’appareil serait parvenu tranquillement à survoler la zone industrielle, aspirer 2000 litres d'eau puis repartir tout aussi tranquillement. On peut s’interroger sur la sécurité de ce site sensible.
Pour ce qui est de l’environnement, la sous-préfète de l’Aude avait expliqué que « des prélèvements ont été réalisés sur la zone de largage et les pompiers impactés, et les résultats des examens ont démontré l’innocuité de cette exposition ». Or, selon la Criirad, « nous n’avons trouvé, sauf erreur, sur les sites web des différents organismes, aucun rapport détaillant les mesures effectuées, ni aucune déclaration d’incident sur le site de l’Autorité de Sûreté Nucléaire. »*
Et les Narbonnais dans tout ça ? Ils s’adapteront.
Citoyens en COL.E.R.E
Le domaine viticole de 11 hectares de Lilian Serre colle celui de Malvési. Lilian sans « e » à la fin. Elle y tient. Elle vit ici avec son mari, Pascal, depuis 1999. A l'époque, cette « petite usine à côté » allait fermer, leur avait-on dit rapidement. Mais depuis 20 ans, elle a, au contraire, grossit. De toute façon, sur ses terres, Lilian n'a jamais pu cultiver quoi que ce soit. Et pour cause, elles ont un taux d'uranium trop élevé. Sur les feuilles de ses arbres idem : des teneurs anormalement hautes en uranium ont été détectées. Lasse, elle a créé l'association Collectif pour l’environnement des riverains Elisyques (COL.E.R.E), est devenue membre du Comité de santé et sécurité et de la Commission locale d’information. Ici, il faut introduire toutes les sphères de décisions pour comprendre ce qui se trame.
Avec André Bories de Rubresus, ils sont unis pour lutter contre le projet Traitement des nitrates (TDN) initié par Orano pour éliminer les nitrates en faisant évaporer les liquides et en brûlant les poussières restantes. Problème : ce procédé inventé aux Etats-Unis n'a jamais été mis en place.
« Bien que la communication d’Orano ait largement annoncé que les rejets étaient de la vapeur d’eau, le profil chimique et les flux des substances rejetées dans l’atmosphère mentionnés dans la demande d’autorisation s’apparentaient à ceux d’un gros incinérateur d’ordures ménagères d’une agglomération de 200 000 habitants, doublés de rejets de composés spécifiques aux déchets traités (éléments radioactifs) et au procédé TDN (composés organiques volatils) », expliquent-ils.
Par ailleurs, jamais le système n'a été conçu pour des quantités aussi élevées de déchets si bien que si TDN voyait le jour, la combustion pourrait durer plusieurs centaines d'années.
Après dix années de lutte, deux procédures d’enquête publique, deux arrêtés préfectoraux d’autorisation d’exploitation et des recours juridiques jusqu’au plus haut niveau, Orano semble avoir lâché l’affaire. C’est en tout cas ce qu’écrit Rubresus sur son site : « Cela a été annoncé le 13 janvier 2026 devant la commission de suivi du site en sous-préfecture ».
Pour le géant de l'atome, le projet n’est pas abandonné mais « pendant ces 10 années, le groupe a travaillé sur des nouvelles solutions plus circulaires pour recycler les effluents en acide nitrique ou en faire des précurseurs d'engrais, sinon ça sera TDN. Fin 2027, nous aurons choisi la solution. »
Pour les associations qui ne se satisfont pas de cette réponse, le combat continue. En attendant, l’usine est à l’arrêt depuis les pluies diluviennes pour éviter tout débordement et ne devrait pas rouvrir avant le début du mois de juillet 2026.
Alors, si vous avez une idée géniale pour éliminer un demi-million de liquides toxiques, écrivez vite à Orano en évitant toutefois de dire que le nucléaire « est un projet destructeur », comme l’avait écrit sur Twitter Réseau Action Climat en 2020.