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Article Enquête
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Sashimis, tronçonneuses et balles dans la tête : que cache le saumon dans votre assiette ?

Photo de Maxime Carsel
Maxime Carsel

Spécialisé dans les sujets environnement et société, il a travaillé pour Arte, Public Sénat, France 3 , Siné Mensuel, Reporterre et pour La Terre au Carré sur France Inter. Il est directeur de la publication de Narval.

Sashimis, tronçonneuses et balles dans la tête : que cache le saumon dans votre assiette ?
© Narval

Pour garnir les toasts à Noël et les sushis du midi, l'industrie liquide 3 millions de tonnes de saumons par an. Pour nourrir ces poissons, on déforeste le Brésil à la pelleteuse, on empoisonne à tout-va et on flingue ceux qui résistent. Second volet de notre enquête.

Le saumon d’élevage est un gros mangeur. Il faut du muscle pour que Monsieur puisse frétiller dans des conditions horribles dans les fermes salmonicoles hyper polluantes du large de la Norvège que nous décrivions dans le premier volet de notre enquête. Et le muscle, c’est le soja. Direction le Brésil, où la culture de la fève miraculeuse occupe 37 millions d'hectares, soit une surface équivalente à celle du Japon. C’est propre, net, et ça ne laisse pas un arbre debout.

Rien que pour la production norvégienne de 2021, il a fallu mobiliser 2 154 km² de plantations brésiliennes. Soit vingt fois la surface de Paris pour remplir les auges des bassins scandinaves. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, et on ne fait pas de saumon sans raser l’Amazonie. Un croc dans le pavé rose vaut un coup de tronçonneuse !

Tous les saumons élevés en Écosse, en Irlande, en Islande ou en Norvège sont nourris avec du soja issu du Brésil. L'UE est d'ailleurs le deuxième importateur mondial du soja brésilien après la Chine. Selon une étude parue en 2020 dans la revue Science, 18 à 22 % de ce soja exporté vers l'UE proviendraient de la déforestation illégale, et nos banques nationales veillent au grain. La BNP, la BPCE, la Société Générale et le Crédit Agricole arrosent le secteur à coups de centaines de millions d'euros depuis dix ans, selon une enquête de Disclose et Repórter Brasil. Quand on vous dit que votre argent « travaille pour vous » !

Pesticides : cocktail maison, interdit en Europe

Au pays du soja roi, on n'est pas radin sur la chimie. Le Brésil détient le record du monde du lâcher de pesticides, devançant même la Chine. On y utilise allègrement le glufosinate, un produit banni en Europe depuis 2018 car il a la fâcheuse tendance de faire gonfler le foie et d'atrophier la rétine chez les rongeurs. On ignore encore si l’œil humain tolère mieux le glufosinate quand il est servi avec du riz vinaigré et une sauce soja sucrée.

Malgré ce tableau peu réjouissant, le commerce ne s’est jamais aussi bien porté : les exportations de soja brésilien vers la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne et le Royaume-Uni ont bondi de 20 % sur les neuf premiers mois de 2024 par rapport à l’année précédente. Et l’accord de libre-échange entre l’Europe et le Mercosur promet d’offrir un tapis rouge à une déforestation amazonienne toujours plus débridée : plus de soja, plus de pesticides, plus de saumon, moins de forêt, simple règle de trois.

Pour remplir vos assiettes, on assassine

Pendant que les cargos remplis de soja quittent les ports brésiliens, les populations locales tentent d’endiguer les machines qui rasent et transforment leur forêt en champs toxiques. Parmi ces empêcheurs de défricher en rond, il y avait Aluisio Samper, dit Alenquer, figure du MST, le Mouvement des Sans-Terre qui rassemble quelque 450 000 familles pour une répartition plus équitable des terres, dans un pays où environ la moitié des terrains est accaparée par une poignée de propriétaires.

Depuis la création du MST en 1978, près de 1 700 de ses membres ont été tués par des mafias locales, histoire de rappeler qui tient le fusil et qui tient la pelle. Alenquer, lui, portait un gilet pare-balles fourni par l’État, précaution qui n’a pas empêché son assassinat en octobre 2018, de huit balles dans la tête. Un an auparavant, il avait pris soin d’expliquer dans une vidéo YouTube que l’ancien maire de la ville de Novo Progresso et le président du syndicat des producteurs ruraux souhaitaient l’éliminer.

« Ils peuvent me tuer à tout moment, mais ils le regretteront éternellement, car après ma mort, d’autres prendront ma place », annonçait-il. On l’a abattu chez lui, dans une maison idéalement située sur un axe stratégique, le long de la route reliant la principale région productrice de soja du pays aux fleuves Tapajós et Amazone : en géographie politique, ça s’appelle une zone à haut risque de balle perdue.

Aloisio Sampaio, syndicaliste connu sous le nom d'Alenquer, figure de l'occupation paysanne sans terre du KM Mil, fut assassiné le 11 octobre 2018.
Photo : Thaïs Borges

Alenquer passait ses journées à chercher des solutions pour que les familles restent dans leurs maisons au lieu de céder aux sirènes de la corruption et de la pression foncière. À force de s’entêter, il était devenu un obstacle gênant pour les bulldozers. Sa mort intervient au moment où Jair Bolsonaro caracolait en tête des sondages, après avoir exhorté le Congrès, un an plus tôt, à légaliser l’usage d’armes lourdes par les propriétaires ruraux. Une fois élu, il a vu la déforestation augmenter d’environ 50 % entre 2019 et 2020 : la politique du « fusil dans le salon, forêt au sol ».

Krill et châtiment

Une fois éclaboussée par les scandales du soja, la filière du saumon aurait pu se racheter une conduite. Elle a juste changé de salle de crime. Pour nourrir leurs poissons à l’abri des caméras des journalistes et des ONG un peu trop curieuses, les producteurs se tournent massivement vers la pêche au krill (Euphausia superba) en Antarctique, là où même les drones militants hésitent à mettre un pied. En vingt ans, les prélèvements de ce petit organisme qui est à la base de tout ont bondi de près de 400 %. On en remplit les ventres des saumons et des crevettes, ou on en fait des pilules d’Oméga-3 pour citadins stressés.

Maillon primordial de la chaîne alimentaire, le krill qui se nourrit de phytoplanctons est une machine à séquestrer du CO2. Chaque saison, ces petits crustacés qui mesurent entre 0,8 et 6 centimètres aspirent 20 mégatonnes du gaz carbonique en s'alimentant des phytoplanctons. Les baleines à fanons avalent plusieurs tonnes de ces petites bêtes par jour. Même les phoques crabiers, quelques requins, des oiseaux volants ou des manchots s'en régalent. Et pour cause, presque un cinquième de son poids est composé de protéines avec peu de lipides et très riche en oméga-6 et oméga-3.

Mais voilà : depuis vingt ans, sa pêche explose. De 105 000 tonnes en 2002 à 415 000 en 2022, soit une progression de 395 %. La moitié part pour nourrir les saumons, 35 % pour les cultures de crevettes et le reste servira à fabriquer des compléments alimentaires.

Une quinzaine de navires spécialisés, principalement norvégiens et chinois, ratissent les eaux glaciales à la poursuite des bancs de krill. Parmi eux, le Fu Yuan Yu 9199, chalutier chinois de 140 mètres, flambant neuf et capable de franchir la banquise, façon SUV des mers australes. La technique est d’une simplicité brutale : on repère des baleines, on les suit et on leur retire de la bouche la nourriture qu’ils convoitent, et si les mammifères gênent trop, on passe à des méthodes plus musclées, causant la mort des mammifères marins au passage.

Un pillage dégueulasse mais labellisé ! Depuis 2010, le leader mondial Aker Qrill est certifié par le MSC (Marine Stewardship Council), estampille de « durabilité » qui permet de dormir tranquille en avalant ses capsules d’huile de krill. Pendant ce temps, la base de toute la chaîne alimentaire s’effrite discrètement sous couvert de pêche « responsable ».

Les chalutiers industriels capturent le krill, nourriture des baleines, des manchots et de toutes les espèces qui dépendent de cet écosystème fragile.
Photo : Sea Shepherd Global

PRISE DE CONSCIENCE

Heureusement, la résistance s'organise. En France, le sushi de saumon a enfin quitté le top 10 des grignotages préférés, même si on continue d'en engloutir pour 728 millions d'euros par an. En Écosse, une cinquantaine de chefs ont viré la bête rose de leurs menus, préférant la truite locale, moins chargée en scandales et en colorants. Au Danemark, Jakob Clausen, patron de la plus vieille poissonnerie du pays s'est fait virer de l'Association danoise des poissonniers pour avoir déclaré qu'il ne vendrait plus cette cochonnerie d'élevage. Même Hollywood s’en mêle : certains poids lours comme Leonardo DiCaprio et Joaquin Phoenix militent contre l’aquaculture intensive.

Pendant ce temps, le marché mondial du saumon poursuit sa croissance tranquille : +9 % par an, pour atteindre 44 milliards de dollars d’ici 2034. La tendance devrait se poursuivre jusqu'au milieu du siècle. Alors au prochain Noël, faites des frites bio.

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