« Tout ce que vous aviez à faire c’était de nous payer suffisamment pour vivre ! »
Juriste de formation, il dit la vérité, rien que la vérité.
Dans l’Ontario, un employé d’un entrepôt de mouchoirs et papier toilette a mis le feu à son lieu de travail et a posté une vidéo sur les réseaux en revendiquant son geste. Quand les patrons ne nous laissent plus que les yeux pour pleurer, ils prennent le risque que leurs marchandises partent en fumée.
Ontario, Californie. Un entrepôt géant rempli de palettes de rouleaux de papier toilette, de couches et autres mouchoirs en papiers. Le bâtiment est géré par NFI Industries pour la multinationale Kimberly-Clark (propriétaire notamment des marques Kleenex, Huggies…). Un environnement déshumanisé, des lumières vives et froides, des palettes à perte de vue.
Un entrepôt logistique comme un autre si ce n’est que celui-ci est particulièrement gigantesque (de plus de 110 000 mètres carrés), stratégique (il est destiné à fournir environ 50 millions de clients) et… vulnérable.
Mardi 7 avril 2026. Le méga-hub s’embrase, une épaisse fumée noire visible à plusieurs kilomètres s’élève, plus de 140 pompiers sont mobilisés. Bilan : le bâtiment en ruines et tout le stock parti en fumée.
Fâcheux, certes. Mais pas de souci, nous rassure Kimberley-Clark, vous continuerez à avoir le cul propre car son réseau de chaîne d’approvisionnement « est conçu pour assurer la continuité en cas de perturbations et […] des mesures d’atténuation sont déjà en cours ».
Accident ? Simple fait divers ? Ou symptôme ?
Un salarié de 29 ans, Chamel Abdulkarim est soupçonné d’avoir provoqué l’incendie, en mettant volontairement le feu à plusieurs palettes. Il s’est filmé et a diffusé les images sur son compte Facebook.
La vidéo comme revendication
Et c’est bien cette vidéo qui change la lecture de cet événement. Celle où l’on voit l’homme déambuler entre les palettes puis y mettre le feu en disant :
You know, if you’re not going to pay us enough to afford to live, at least pay us enough not to do this
ce qui signifie "Vous savez, si vous ne nous payez pas assez pour vivre, au moins payez-nous assez pour ne pas faire ça.
Ou encore:
All you had to do was pay us enough to live
Littéralement: "Tout ce que vous aviez à faire c’était de nous payer suffisamment pour vivre."
Plus qu’un aveu filmé, il s’agit bien d’un manifeste. Abdulkarim sait qu’il sera identifié. Il sait que dans ce pays qui concentre 20% de la population carcérale mondiale, il risque de ne pas retrouver la liberté avant de longues années.
Jamais il ne retrouvera sa vie d’avant. Mais il n’en veut plus de cette vie. Et comme un porte-parole plus ou moins volontaire, il porte un message. Sans jargon de vieux gauchiste, sans théorie politique. Simplement faire payer le prix aux dominants pour avoir poussé le curseur de l’exploitation un peu trop loin.
Une colère invisibilisée
Aux Etats-Unis, l’écart de rémunération entre le patron et un travailleur est de 1 pour 280 en moyenne. Ces dirigeants ne mangent pourtant pas 280 fois plus ou n’ont besoin de 280 fois plus de logement. D’un autre côté, la productivité grimpe pendant que la rémunération stagne. Un syndicaliste marxiste vous expliquerait que plus de valeur produite par les salariés, pour le même prix payé, ça revient pour les possédants à voler encore plus de plus-value à ceux qui produisent.
Mais il y a fort à parier que les médias dominants nous expliqueront la bouche en cul-de-poule qu’il s’agit d’un « cas isolé » d’un « déséquilibré ». Peut-être même, parce qu’il a un nom qui s’y prête bien de « terrorisme ». Allez savoir si Al Qaida n’a pas une division spéciale incendiaire de papier absorbant et des sous-produits du bois ! Tout ce qui pourra servir ce récit sera bien évidemment mis en lumière, pour mieux laisser le réel dans l’ombre :
Les milliardaires qui multiplient leur patrimoine pendant que tout le monde tire la langue pour payer son essence ? Rien à voir !
Des gens harassés par un travail abrutissant et harcelés par des n+1 toxiques ? Ils n’avaient qu’à mieux travailler à l’école !
Kimberly-Clark, dans son communiqué de presse n’évoque que du bout des lèvres l’origine de l’incendie : « Pour toute question concernant la cause de l’incident, il convient de s’adresser au département de police d’Ontario ». La compagnie se défausse même carrément sur son sous-traitant : « Kimberly-Clark confirme que la personne appréhendée par les autorités n’est pas un employé de l’entreprise. »
Ouf, les actionnaires sont rassurés.
Les forçats de la logistique
Quand on s’intéresse de plus près à ce secteur, on s’aperçoit que dans de nombreux entrepôts de ce type, le travailleur n’est en effet pas employé par l’entreprise dont il distribue les produits. C’est souvent une entreprise tierce, qui elle-même recourt à des agences d’intérim qui les embauche. Un donneur d’ordres peut donc ne pas connaître la personne qui s’occupe de charger ses palettes. Ainsi, la responsabilité se dilue et les droits des travailleurs s’en trouvent affaiblis.
NFI, la société qui employait Abdulkarim, n’est pas une entreprise sans passif. Loin de là. Sa filiale Cal Cartage a été condamnée à verser 3 573 millions de dollars à 1 416 travailleurs pour violation des lois fédérales sur les salaires entre 2014 et 2016.
Cette même filiale a fait l’objet de quatorze plaintes pour un total de 5,2 millions de dollars de vol de salaires présumés et poursuivi par la ville de Los Angeles pour avoir classé ses chauffeurs comme « indépendants ».
L’équation impossible
Le salaire chez NFI est d’environ 18 dollars de l’heure (le salaire minimum en Californie étant de 16,9 dollars), soit 37 000 dollars par an. Un montant à comparer avec la location d’un appartement avec une chambre à Ontario qui coute environ 2 000 dollars par mois.
Une étude aux Pays-Bas a révélé que 48 % des salariés de la logistique dans les entrepôts sont stressés, avec, en tête de leurs inquiétudes, le fait de ne pas pouvoir payer leurs factures, suivi du nombre d’heures et du sous-effectif chronique. Un métier de rêve. Car en plus d’être sous-payés, les salariés doivent évoluer dans des environnements éprouvants voire hostiles : chaleur, bruit, tâches répétitives, charges lourdes… Le tout sous l’œil de caméras qui surveillent tout jusqu’à la pause pipi.
Selon un rapport américain récent 42 % des travailleurs d’entrepôts déclarent que leur emploi a dégradé leur santé mentale ; et ce chiffre monte à 60 % chez les moins de 35 ans. Dans les entrepôts de plus de 500 employés, presque 70 % des travailleurs font état de souffrance psychologique. Ce sont précisément les entrepôts les plus grands qui concentrent le plus de risques.
L’aliénation : au-delà du salaire
Les penseurs du XIXe avaient théorisé les formes d’aliénation dans le travail industriel. L’aliénation pouvant être résumée à la dépossession pour un individu de ce qu’il produit. Dépossession du travail, dépossession du produit, dépossession de la manière de travailler et impossibilité de se réaliser par le travail. Bingo ! Dans les entrepôts de distribution contemporains, toutes les cases sont cochées. Le travailleur s’échine sur des produits de marques mondiales sans en retirer autre chose qu’un salaire insuffisant, dans un espace géant sans visage où l’algorithme dicte chaque mouvement. L’IA et l’automatisation ne font qu’amplifier cette dynamique, en approfondissant la surveillance et en réduisant l’autonomie.
Depuis le début du siècle dernier, la psychologie sociale a formalisé le mécanisme de la frustration-agression (Frustration-Aggression Theory). C’est moins la pauvreté seule qui déclenche la violence que le sentiment d’une injustice profonde. Des tableaux ont été dressés pour indiquer les réactions à la frustration. Ça commence par l’irritabilité, l’absentéisme, puis ça monte crescendo, résistance aux instructions, provocations verbales, tentatives d’intimidation, sabotage, violences physiques, et dans le cas qui nous intéresse incendie volontaire. Le passage à l’acte n’arrive pas brusquement, ce n’est pas une lubie ou une folie passagère comme la bourgeoisie tentera de nous le faire croire pour cacher sous le tapis sa turpitude. C’est bien l’inéluctable aboutissement d’un long processus de mois voire d’années d’accumulation silencieuse.
Ce type d’acte n’est pas sans précédents historiques. Les luddites, ces ouvriers britanniques du début du XIXe utilisaient le sabotage de leurs machines comme moyen de pression dans les négociations avec leurs employeurs.
L’IWW (Industrial Workers of the World) au début du siècle a explicitement encouragé le sabotage comme forme d’action directe contre les conditions de travail injustes.
La phrase d’Abdulkarim — « All you had to do was pay us enough to live » — n’est pas celle d'un individu seul. C’est la réponse à une économie qui a choisi depuis des décennies l’optimisation des coûts au détriment de la dignité du travail et qui résonne avec celle de Luigi Mangione inscrite sur la balle qu’il a utilisé pour assassiner le PDG d’une compagnie d’assurance en décembre 2024 : Deny / Defend / Depose.
Face à la bourgeoisie qui a perfectionné une violence silencieuse, discrète, qui se drape derrière la « réalité économique » (qui est juste l’expression d’un rapport de forces en leur faveur), la réponse ne peut être que bruyante et spectaculaire, elle arrache les chemises des DRH d’Air France, elle brûle des entrepôts, et parfois tue le dirigeant de UnitedHealthcare. Elle choque, dérange, fait de mauvaises images. Elle est dénoncée, traquée, jugée moralement. Elle est condamnée pénalement, ce qui est bien normal. Mais à quel niveau de désespoir et de frustration faut-il en être rendu pour n’avoir aucune autre solution pour se faire entendre que de basculer dans l’illégalité ?
Est-il plus scandaleux de brûler un entrepôt de papier toilette ou d’organiser un ordre social ou, pour satisfaire l’avidité de l’actionnariat, ceux qui le remplissent ne peuvent pas avoir une vie décente ?
Chacun se fera son opinion.
