ENTRETIEN. Andreï Kourkov : « Mon humour trouve ses racines dans les temps soviétiques »
Journaliste rock devenu reporter de guerre, il partage son temps entre la France et l'Ukraine, à la recherche de la vérité et du rock and roll.
Légende mondiale de la littérature, Andreï Kourkov est sans aucun doute l'écrivain ukrainien contemporain le plus important. L'auteur du Pingouin est passé maître dans l'art de raconter le quotidien des Ukrainiens en temps de guerre. Narval l'a rencontré à Kyiv.
Kyiv, Ukraine.
Il n'existe sûrement pas d'écrivain ukrainien plus connu dans le monde entier qu'Andreï Kourkov. Né en 1961 dans la région de Leningrad en Russie (actuelle Saint-Petersbourg), il déménage très tôt à Kyiv, où se déroule la majeure partie de ses romans, publiés dans 65 pays. Nous avons la chance de l'y retrouver dans une des librairies du centre qu'il affectionne.
Observateur affûté du peuple ukrainien, il est très marqué par la Révolution de la Dignité, qui, en 2014, vit le peuple ukrainien se soulever contre le gouvernement pro-russe de Viktor Ianoukovitch. Il publie alors une chronique des événements : Journal de Maïdan, du nom de la place centrale de Kyiv, épicentre du soulèvement. Rattrapé par la marche implacable de l’Histoire, cet auteur de romans reviendra à la chronique en 2023, avec Journal d’une invasion, puis en 2025 avec Notre guerre quotidienne, deux opus qui relatent, comme leurs titres l’indiquent, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la fédération de Russie, ainsi que le quotidien vécu par la population civile, entre alertes, bombardements et vie quotidienne.
« Si les écrivains quittent le pays, c’est une forme de trahison »
Une vie quotidienne ukrainienne que n’a pas quittée Andreï Kourkov, qui nous explique n’avoir jamais songé à fuir son pays, même s'il a dû quitter la capitale en février 2022 alors que les soldats russes s'en approchaient dangereusement. « Nous avons déménagé quatre mois à Uzhhorod, dans la région de Transcarpathie à l'Ouest, avec ma femme et mon plus jeune fils, qui avait dix-huit ans. Il est retourné presque immédiatement à Kyiv, où il est resté. Je ne savais pas, en quittant Kyiv, si j’allais pouvoir y revenir. Quitter le pays, c’est très facile. Mais si l’on prend cette décision, il faut accepter que votre vie change du tout au tout. Ma femme et moi avons soixante-quatre ans. Nous ne sommes pas prêts à changer, et nous sommes attachés à Kyiv. Et si les écrivains quittent le pays, abandonnent leurs lecteurs et le pays qu’ils décrivent, c’est une forme de trahison », nous confie-t-il.
L’attachement à sa terre, Andreï Kourkov le vit dans sa chair notamment lorsqu’il se rend régulièrement dans le Donbas, la région située à l'Est du pays dont une partie subit l'occupation russe. C'est dans cette région ouvrière ravagée par la guerre que se déroule son roman Les abeilles grises, adapté au cinéma par Dmytro Moiseiev en 2024 : « J’ai voyagé dans le Donbas avant et après le début de la guerre. Il y avait beaucoup de gens qui refusaient d’être évacués, que ce soit vers l’Ouest ou en direction de la Russie. C'est une décision que j'ai comprise. Ce n’est pas une question de patriotisme. Les gens sont tiraillés entre deux peurs : celle de rester avec la quasi-certitude d'être tué, mais chez soi, ou de quitter sa maison et sa région sans savoir ce qu’il va arriver. On devient un objet, on perd son âme, on est désorienté. J’ai vu beaucoup de photos de tombes de gens enterrés dans la cour de leur maison. Ils étaient enterrés par les voisins, pas dans le cimetière du village. Ils restent chez eux. C’est quelque chose de très spécifique. »
« Les politiques doivent venir de la jeunesse et des mouvements étudiants »
À l'heure où nous échangeons, les habitants de Kyiv manifestent en masse à deux pas de la librairie contre la mise sous tutelle par le gouvernement de NABU, la célèbre et très populaire agence anti-corruption ukrainienne. La population craint pour l'indépendance de l'institution, censée pouvoir enquêter sur n'importe qui, membres du gouvernement et de la majorité présidentielle inclus. (Entre temps, le gouvernement Zelenskyy a rétropédalé et garanti l'indépendance totale de l'institution.) L'écrivain révèle ne pas réellement suivre les événements. « Je n’analyse pas en détail les résultats des opérations de cet organisme anti-corruption. De toute façon, les gens qui prennent des positions dans les organisations indépendantes viennent de l’État. Les manifestations n’étaient à mon avis pas seulement à propos de la tentative de contrôle de NABU par le clan Zelenskyy. Elles révèlent une grande différence politique entre la jeunesse et la génération de politiciens ukrainiens qui ont entre quarante-cinq et cinquante ans. Ils n’ont pas confiance en eux. Traditionnellement, en Ukraine, nous n’acceptons pas les politiciens. Ils n’ont jamais essayé d’établir des règles de moralité, de civilisation. »
Alors que l'ancien président Viktor Ianoukovitch a dû fuir en disgrâce à Moscou après la révolution de 2014 et que la confiance en Volodymyr Zelenskyy s’érode malgré un soutien général de la population, l'écrivain estime que l’Ukraine mettra du temps à avoir confiance en ses politiciens. Parmi les difficultés à venir, la reconstruction du pays une fois la guerre terminée. Un défi qu'il estime l’Ukraine capable de relever : « Cela dépend de l’esprit de reconstruction, de restauration de l'État, de si de nombreux jeunes viennent d’Europe pour aider les jeunes Ukrainiens à reconstruire le pays. On a besoin d’une nouvelle énergie, jeune. Alors, peut-être aurons-nous de nouveaux partis politiques qui seront beaucoup plus honnêtes ». L'auteur confie n'avoir jamais considéré l’actuel président comme une alternative aux anciens politiciens : « Pour moi, les politiques doivent venir de la jeunesse et des mouvements étudiants. Ils ne doivent pas venir du monde des affaires ou du show-business. Il faut que les gens soient concentrés sur une chose : l’État, sa construction, le soutien à la société. »
« Il existe plusieurs Ukraines aujourd’hui »
En 25 ans, l'Ukraine traversé la chute de l’URSS, la recherche de son identité après l’indépendance, et le combat contre les ingérences russes. Elle traverse aujourd'hui sa plus grande tragédie depuis l'Holodomor, la famine-génocide organisée par Staline qui a tué plus de 4 millions d'Ukrainiens entre 1931 et 1933. Beaucoup voient en l'invasion russe un catalyseur qui permettra l'unification et la stabilité des Ukrainiens en tant que peuple. Une idée qui laisse Andreï Kourkov dubitatif : « La société est déjà très fragmentée. Il existe plusieurs Ukraines aujourd’hui : il y a celle de ceux qui se sont réfugié à l’étranger. Ils sont sept millions, soit la population d'un pays, presque la Suisse. Il y a celle des gens déplacés au sein même de l’Ukraine, qui sont quatre ou cinq millions. La majorité d'entre eux a tout perdu, leurs lieux de vie, leur petite patrie. Ils essaient de s’intégrer, mais souvent sans succès, car les régions d’Ukraine sont très différentes, mentalement ainsi qu’historiquement. Cela donne lieu à des petits conflits qui rendent les déplacés très tristes. Il y a aussi bien sûr l’Ukraine des gens qui vivent toujours chez eux, comme moi, et celle des gens qui vivent sous occupation russe. Il existe de grandes différences entre ces groupes. De même, la communauté intellectuelle est fragmentée. Nombreux sont ceux qui cherchent des ennemis de l’intérieur, et non sur la ligne de front. La culture de la haine et la cancel culture sont maintenant utilisées contre des gens qui sont des patriotes ukrainiens, mais qui ont des idées légèrement différentes. »
Un constat maussade, mais qui ne l’empêche pas de garder une forme d’optimisme : « C’est difficile, mais j’espère qu’un jour, dans un avenir proche, Vladimir Poutine mourra. Mon optimisme est fondé sur les lois de la nature, et une guerre ne peut continuer sans cesse. De ce que je comprends, Poutine n’a pas préparé sa succession. Si quelqu’un le remplace, ce sera une figure bien moins importante et les Russes n’auront pas peur de lui. Car ils ont pour Poutine un mélange de peur et d’adoration. C'est une figure créée par le KGB, mais aussi par sa vingtaine d’années en tant que président, ou même tsar. Pour cela, je pense que la situation ne sera pas stable dans la société russe post-Poutine. »
La langue de l'envahisseur
De l'hégémonie culturelle imposée par la Russie (impériale comme soviétique) à ses colonies à coup d'interdictions linguistiques et de criminalisation de la littérature, l'Ukraine a conservé une minorité russophone représentant 17% de la population. Depuis l'invasion, beaucoup de citoyens ukrainiens russophones, parmi lesquels des artistes et écrivains, ont décidé de ne plus s'exprimer dans leur langue maternelle, qu'ils considèrent comme appartenant à l'agresseur. Né en Russie, Andreï Kourkov a quant à lui conservé la langue de ses parents, ce qui n'est pas dépourvu de conséquences : « Chaque écrivain russophone a eu des problèmes, et a décidé de ce qu’il convenait de faire. Les librairies ukrainiennes n’acceptent évidemment plus les livres en russe, même s’ils sont édités et écrits ici. La seule solution est de les vendre en ligne, ou de les faire traduire en ukrainien pour les librairies physiques. »
L'auteur a écrit trois de ses journaux de guerre en anglais, une langue qu’il maîtrise parfaitement, comme le français (et le japonais !) « C’est à cause de mon éditeur anglais, qui m’a demandé de joindre mes notes et les articles que j'ai écris au manuscrit. C’était juste plus pratique d’avoir la version originale en anglais. Chez moi, avec mes enfants, on parle russe et anglais, car ma femme est originaire du Royaume-Uni. J’ai reçu un peu d’aide de ma femme pour améliorer mes textes. »
Chroniquer la réalité
Reconnu dans le monde entier pour ses romans, Andreï Kourkov publie aujourd'hui de nombreuses œuvres de non-fiction sous forme de chroniques basées sur ses observations d'une Ukraine en perpétuelle transformation. « J'ai publié mon premier journal fondé sur mes notes quotidiennes en 2014, sur la révolte d'Euromaïdan. Je tiens des journaux depuis que j’ai quinze ans, mais je ne pensais jamais avoir à les publier. Et depuis le début des années 2000, j’écris des essais pour la presse internationale sur la vie en Ukraine, la politique, la corruption. J’y suis habitué, même si je préfère la fiction. Mais en ce moment, ce n’est pas la fiction que l’on me demande ! », s'amuse-t-il.
Mais, heureusement pour ses lecteurs, Andreï Kourkov n’abandonne pas pour autant la fiction ! « J’ai terminé en novembre 2024 un roman débuté avant le début de l’invasion à grande échelle. J’ai fait une pause de deux ans et demi. Et j’ai débuté il y a quelques jours le quatrième tome des aventures de Samson et Nadejda, une série de polars historiques qui se passent en 1919 à Kyiv. »
« Les soldats gardaient leur sens de l’humour »
Ses romans sont toujours traversés par un sens aigu de l’humour tragique qu’il conserve malgré la guerre qui fait rage, et dont il fait usage tous les jours. « C’est toujours très important de garder son sens de l’humour ! Mon humour trouve ses racines dans les temps soviétiques, où l’humour était un moyen de dépasser la censure, de dépasser les limites imposées à la liberté d’expression. Mon humour est spécifique pour ces raisons, il se situe entre deux époques. Dans mon premier livre sur la guerre, j’écris que les soldats gardaient leur sens de l’humour, enregistraient des vidéos drôles sur la ligne de front, pour motiver la population civile à tenir. Cela a duré six mois, et après, c’était fini, car il n’y avait plus beaucoup d’optimisme sur la ligne de front, mais ces six mois ont beaucoup aidé la société. »
Cet observateur de la société ukrainienne passe une grande partie de sa vie sur les routes, tantôt en France, en Angleterre, aux Pays-Bas, en Suisse ou encore en Italie, utilisant sa notoriété pour sensibiliser les lecteurs du monde entier aux souffrances de son peuple « : Je suis considéré comme une voix d’Ukraine. Peut-être un ambassadeur culturel, mais la façon dont on me décrit ne m’importe pas. C’est ma mission, je parle de l’Ukraine, de la guerre, mais aussi de mes livres, surtout de mes ouvrages de non-fiction sur la guerre ».
C’est sur ces mots qu’Andreï Kourkov doit nous laisser pour filer dans un Kyiv encore baigné de soleil, avant que ne résonnent les premières alertes aériennes de la soirée. Cela fait maintenant cinq ans que les Russes bombardent chaque nuit la capitale.
Son dernier roman, le troisième tome des aventures de Samson et Nadejda, Les bains de Kiev, est sorti en France fin 2025 aux éditions Liana Lévi. L'auteur sera présent à Paris le 17 avril 2026 dans le cadre du Festival du Livre de Paris et le 12 juillet au festival du livre de Granville (Normandie).