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Article Société
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Gare au beau Relay de Bolloré

Photo de Benjamin Jung
Benjamin Jung

Journaliste, auteur et réalisateur, il travaille sur les conflits modernes, la politique internationale, les affaires, le crime organisé, les violations des droits humains et les musiques extrêmes. Il est directeur de la rédaction de Narval.

Gare au beau Relay de Bolloré
Lasserpe

Dans les librairies de quai, détenues en douce par le parrain de la droite dure, le pluralisme a raté sa correspondance. L'Observatoire des multinationales a enquêté sur ce monopole ferroviaire qui carbure à l'eau bénite et à la propagande.

Prendre le train en France exige désormais de traverser un parcours du combattant idéologique qui attend chaque voyageur avant d’accéder au quai. Beaucoup l’ignorent en glissant un œil distrait sur les couvertures en vitrine, mais l’enseigne rouge et blanche Relay, qui règne sans partage sur les gares, les aéroports et les hôpitaux de l'Hexagone, est devenue la ligne de front d'une sainte croisade. L’Observatoire des multinationales vient de passer au peigne fin trente gares françaises pour vérifier si les étals ne viraient pas au brun. Le résultat est sans appel : Vincent Bolloré, a transformé les kiosques de la SNCF en vitrines de sa propre paroisse.

Pour garantir ce que sa direction de la communication appelle poétiquement « la cohérence et la maîtrise des informations », la consigne donnée aux salariés en janvier dernier est formelle : interdiction absolue de desserrer les dents devant un journaliste. On les comprend. Il est plus facile de vendre la soupe quand les marmitons restent muets. Avec plus de 300 boutiques en gare, l’enseigne jouit d’un quasi-monopole hérité du XIXe siècle, représentant jusqu’à 20 % des ventes pour certains magazines. Un point de passage obligatoire, un véritable « gatekeeper » capable de faire ou de défaire les succès de librairie et, surtout, de façonner les imaginaires des braves gens qui trompent l’ennui avant le départ de leur train ou de leur avion.

Bolloré soigne ses poulains

Au rayon « essais », le voyage commence par une édifiante plongée dans le catholicisme ultra. Le dernier pensum du cardinal Sarah, intitulé 2050 et publié chez Fayard (une maison promptement reprise en main par la galaxie Bolloré), y bénéficie d'un traitement de faveur digne d'un prix Goncourt dans lequel le prélat compare l’avortement à une « barbarie impitoyable ». Commercialement, le pavé s’est vendu comme des paires de skis dans le Sahara : à peine 3 700 exemplaires écoulés en six semaines. Qu'à cela ne tienne ! L'ouvrage trônait bien en évidence, face visible, sur les tables d’un tiers des magasins visités. « Secrètement, tout le monde rigole », persifle un habitué de la maison d'édition.

À l'inverse, quand un livre déplaît aux puissants, le train déraille. Un livre-enquête sur Bernard Arnault, le seigneur de LVMH et grand ami de Vincent, a mystérieusement été refoulé au guichet par la centrale d'achat au motif que « malencontreusement », « il ne se vendrait pas ». Pas de chance, l’ouvrage en question dépassait déjà en deux semaines les ventes confidentielles d’un autre favori des étalages : les Carnets corses du cardinal Bustillo, lui aussi édité par Fayard et surreprésenté dans les gares.

Le traitement VIP atteint des sommets pour les champions politiques du patron. Lors de leur sortie, les deux derniers opus de Jordan Bardella ont été installés d'office au niveau des caisses. Dans le jargon du commerce de détail, cet espace s'appelle le « déclencheur d'achat d'impulsion ». D'ordinaire, on y trouve des chewing-gums ou des barres chocolatées. Là, on vous sert le président du Rassemblement national sur un plateau, sans que la maison Fayard ne daigne dire si elle a payé pour cette pub déguisée.

Gaver les voyageurs comme des canards

Côté presse magazine, la martingale est identique. Prenez le très à droite JDNews, l’hebdo lancé à grands frais pour servir de béquille idéologique au Journal du Dimanche. Selon les chiffres officiels de diffusion, le canard navigue très loin derrière les stars de la presse magazine que sont Le Point, L’Express ou Marianne. Pourtant, sur le terrain, miracle ! Le voilà qui décroche la cinquième place des titres les plus mis en avant, et la deuxième en tête de gondole. Souvent placé à hauteur d'yeux, à côté des paquets de chips, il bénéficie de consignes strictes imposées par le siège. Les synergies du groupe tournent à plein régime, quitte à saturer les présentoirs.

Plus fort encore, l’enquête de l’Observatoire des multinationales révèle que Relay continue de diffuser la revue satirique d'extrême droite La Furia. Rappelons que cet humaniste trimestriel a perdu son agrément officiel après une couverture affichant la moustache d'Adolf Hitler et s’interrogeant subtilement : « Faut-il le ressusciter ? » La Commission paritaire de la presse a estimé que le contenu était de nature à inciter à la haine raciale, dispensant les marchands de journaux de le vendre. Mais chez Relay, la liberté du commerce passe avant la décence. On y croise aussi Transitions & Energies, une revue rachetée par un lobby anti-éolien, dans laquelle un affûté rédacteur explique calmement qu’un « léger réchauffement climatique serait bénéfique à la vie humaine ». Une lecture particulièrement rafraîchissante pour les usagers bloqués sur le quai en pleine canicule.



La SNCF ne bouge pas un cil

Et que fait la direction de la SNCF pendant ce temps-là ? Elle regarde passer les trains. Certes, sa régie publicitaire a courageusement interdit les affiches géantes pour le livre de Bardella sur les murs des gares, invoquant la « neutralité du service public ». Mais elle tolère que le même ouvrage soit empilé par milliers à trois mètres de là, dans des boutiques gérées par une coentreprise dont elle détient 50 % des parts. Un « contrôle étroit » garanti par les contrats qui ressemble surtout à une belle sieste au bord des rails.

Les syndicats s'étouffent, les parlementaires s'indignent du « deux poids, deux mesures », mais le grand distributeur Hachette Logistics, basé à Maurepas et qui appartient aussi à Bolloré, continue d’inonder les gares avec les stocks maison, plus faciles et moins coûteux à acheminer que ceux des éditeurs indépendants. Seul un petit village gaulois résiste encore à l’envahisseur : le Relay de la Gare de Lyon à Paris, associé historique de la librairie suisse Payot, qui conserve le droit de choisir ses titres auprès des maisons d'édition. Si vous prenez le train cet été, ramenez plutôt votre propre lecture.

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