Faux supporters et géopolitique : le cirque de Téhéran à la Coupe du monde
Journaliste et cinéaste iranien, il vit actuellement en France. Il écrit sur les affaires iraniennes et moyen-orientales ainsi que sur les arts en relation avec la politique.
Rien ne bat le surréalisme du parcours de l’Iran vers le Mondial 2026. La FIFA a le chic pour marier la carpe et le lapin, mais voir débarquer cette sélection dans un tournoi coorganisé par l'ennemi américain, en pleines tensions militaires, relève du pur cirque géopolitique.
Quelques instants à peine avant la compétition, Washington et Téhéran s’échangeaient des amabilités d'un genre nettement moins festif : escalade militaire à tous les étages, officiels et commandants iraniens éliminés, promesses de vengeance à la télévision d'État et commentateurs prédisant l’apocalypse régionale… Et pourtant, voilà tout ce beau monde qui revient sagement aux rituels du sport business : autobus paré des couleurs du régime, campagnes publicitaires, caméras et gamins à l'affût d'autographes. La géopolitique, semble-t-il, a changé de costume pour entrer sur la pelouse.
Pour nombre d’Iraniens, cependant, les bizarreries qui entourent la sélection nationale dépassent de loin la simple géopolitique. Depuis la révolte « Femme, Vie, Liberté » qui a embrasé le pays en 2022, le cordon est rompu entre l'équipe de football et une large partie du public. Au plus fort des manifestations, alors que la rue réclamait un changement de régime et que les forces de sécurité répliquaient à balles réelles, les citoyens attendaient des figures publiques qu'elles choisissent leur camp. Athlètes, acteurs et artistes se sont soudain retrouvés face à une question d’ordinaire réservée aux philosophes : que signifie la neutralité quand le pays est à feu et à sang ?
La réponse des footballeurs, au goût de nombreux critiques, a cruellement manqué de panache. Des années plus tard, la rancœur a la vie dure. Pour les opposants au régime, cette équipe est moins perçue comme une sélection nationale que comme une simple excroissance de l'État mollarchique. C'est peut-être injuste pour les joueurs, qui préféreraient sans doute s'en tenir aux dribles plutôt que de faire de la politique. Manque de bol : le football devient politique précisément au moment où ses acteurs aimeraient tant qu'il ne le soit pas.
Un référendum déguisé en kop
Résultat des courses : la sélection donne l'impression de jouer deux tournois en même temps. L'un sur le gazon, l'autre devant le tribunal de l’opinion publique. L’ambiance des premiers matchs de l’Iran a parfaitement résumé cette pagaille.
Pour son entrée en lice, l’Iran a péniblement arraché un match nul (2-2) contre la Nouvelle-Zélande, laissant les supporters quelque part entre le dépit sportif et la crise existentielle. Mais le spectacle était surtout dans les tribunes. Nombre de fans iraniens agitaient le drapeau tricolore historique au lion et au soleil, symbole de l'Iran pré-révolution islamique, plutôt que le chiffon officiel du régime. Quant à l'hymne officiel, il a été accueilli par une solide bronca. Le même vaudeville s'est répété contre la Belgique. Ce n’était plus un public de foot, c’était un référendum déguisé en kop.
Lors du deuxième match, le triste 0-0 contre la Belgique a offert un football un peu plus léché, mais toujours zéro harmonie politique. L'équipe était certes plus organisée, mais les fractures entre supporters demeurent.
De faux supporters des mollahs ?
C’est alors qu'est survenu l'un de ces miracles que seul le football moderne sait produire. Un reporter de la chaîne en langue persane Iran International s'en va interviewer un groupe de supporters ultra-enthousiastes, agitant le drapeau de la République islamique et scandant des slogans pro-régime. Un seul petit problème : selon le reportage, aucun d'entre eux ne semblait iranien. Pire encore, ils ne pigaient pas un traître mot de persan ! Une énigme digne d'un bon roman policier : qui étaient ces mystérieux dévots ? Comment étaient-ils arrivés là ? Quelle mouche les avait piqués pour se prendre d'une passion soudaine pour le football iranien et ses slogans théocratiques ?
Les réseaux sociaux ont rapidement fourni leur propre explication : ils seraient des figurants recrutés et défrayés pour simuler un soutien populaire. Faute de preuves absolues de cette manigance politique, l’épisode reste un symbole qui résume à merveille l'écosystème de la vie publique iranienne, où chaque drapeau, chaque chant et chaque angle de caméra devient politique. Dans ce contexte, le football ressemble moins à un sport qu’à un congrès, agrémenté de quelques corners.
Le poids de l'Histoire
L’ironie de l’histoire est savoureuse. La République islamique cherche depuis longtemps à instrumentaliser les exploits sportifs pour prouver son unité nationale et s'acheter une légitimité internationale. Manque de pot, la Coupe du monde est devenue l'un des rares endroits où les Iraniens ordinaires peuvent afficher aux yeux du monde une vision concurrente de leur identité nationale.
Dans la plupart des pays, on va au stade pour s’écharper sur les tactiques, les changements de joueurs ou les décisions de l’arbitre. Les supporters iraniens, eux, débarquent avec des débats sur la légitimité du pouvoir, la représentativité et le sens même du patriotisme.
Au milieu de ce capharnaüm, les joueurs font ce qu'ils peuvent. Le moindre de leurs gestes est radiographié, le moindre silence devient une profession de foi, et chaque performance est jugée selon des critères qui n'ont absolument rien à voir avec le ballon rond.
C’est ainsi que l’équipe d’Iran poursuit son curieux bonhomme de chemin dans ce tournoi, trimballant avec elle non seulement les espoirs de millions de footeux, mais aussi les tensions non résolues d’une société profondément fracturée. Certaines équipes arrivent au Mondial avec la pression du résultat ; d’autres avec des attentes démesurées. L’équipe d’Iran, elle, est venue avec l’Histoire dans ses bagages. Et c’est un fardeau bien plus lourd à porter que n'importe quel trophée en or massif.