Protéger les œufs sous les bombes : Israël tue la « Jane Goodall des tortues » au Liban
Spécialisé dans les sujets environnement et société, il a travaillé pour Arte, Public Sénat, France 3 , Siné Mensuel, Reporterre et pour La Terre au Carré sur France Inter. Il est directeur de la publication de Narval.
Mona Khalil, une des plus grandes protectrices des tortues marines au monde, a été tuée lors d'une frappe israélienne au Liban.
Elle était surnommée la « Jane Goodall des tortues ». Mona Khalil n'a pas survécu au bombardement de sa maison par l'armée israélienne le 4 juin dernier. Elle était la fondatrice du projet Orange House et une figure éminente de la protection des tortues marines.
Elle avait pourtant repris conscience le lendemain de l'attaque avant que son état ne se détériore graduellement. Pendant deux semaines, elle a été hospitalisée à Beyrouth, après avoir été transférée de l'hôpital Jabal Amel, plus au sud.
L'armée israélienne, qui frappe le Liban sans répit, a déclaré à CNN que Khalil n’était pas une « cible » et n'avoir connaissance d'« aucune frappe qui pourrait l’avoir blessée ». L’armée de Netanyahou a tout de même reconnu que des frappes avaient été menées dans la zone entourant son village natal « après que Tsahal a émis des avis d’évacuation ».
Bouleversée par les tortues
Née à Lagos en 1949 de parents libanais, Mona Khalil avait quitté le Liban durant la guerre civile qui a ravagé le pays entre 1975 et 1990 pour se réfugier aux Pays-Bas. En 1999, lors de son retour au Liban, sa vie bascule lorsqu'elle fait une rencontre inopinée avec les tortues marines sur la plage d'Al-Mansouri.
« J’ai soudain entendu un bruit. C’était une tortue qui rampait dans le sable pour venir pondre ses œufs », racontait-elle au New York Times lors d'une interview en 2006. Parmi elles, des tortues caouannes et des tortues vertes, déclarées en danger critique d'extinction par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
Bouleversée par ces animaux magnifiques, Mona Khalil décide de se lancer dans la protection de ces tortues et développe, en prime, de l'écotourisme pour financer son travail. Sa maison peinte en orange en hommage aux Pays-Bas, qui lui avaient offert un refuge, en sera l'épicentre. L'Orange House Project était né.
L'abnégation à la barbe de tous
Dès le départ, certains sont méfiants devant les efforts de Mona pour la conservation marine. C'est le cas des promoteurs immobiliers et des adeptes de la pêche à la dynamite, pratique ancienne qu'elle a combattue avec succès.
Sur la plage d'Al-Mansouri, le travail de Mona était méticuleux. Elle plaçait des grilles métalliques sur les nids pour les protéger des prédateurs tout en laissant suffisamment d'espace pour que les bébés tortues puissent partir vers la mer. En cas d'inondations, elle déplaçait les œufs plus haut sur la plage. Elle mesurait les nids, comptait les œufs, notait les distances par rapport à la mer et à la végétation et partageait toutes ces données gratuitement avec les associations de protection de la nature. Elle apprenait auprès de scientifiques, puis enseignait à d’autres. Sans relâche, Mona s'efforçait d'être au bon endroit au bon moment pour sauver les nids.
Toujours la guerre
En 2006, un violent conflit fait rage entre le Hezbollah libanais et Israël. Mona décide de braver le danger et de rester sur place. Elle expliquait en 2017 à CNN : « C’était la saison des éclosions », explique-t-elle à CNN en 2017. « Une munition est entrée dans la maison et a explosé. Mes animaux et moi avons tous été traumatisés et j'ai perdu un peu d'audition. Mais sinon, je suis toujours en vie et en pleine forme. »
Malgré les combats, au mépris de l'artillerie et des bombardements, Mona Khalil a continué de surveiller la plage et d'aider les petites tortues à éclore. « J’ai réussi à en protéger la plupart », s’était-elle félicité.
Vingt ans plus tard, Israël a repris ses bombardements. Cette fois-ci, Mona Khalil n’a pas eu la même chance. Elle avait pourtant repris conscience le lendemain de l'attaque avant que son état ne se détériore graduellement. Pendant deux semaines, elle a été hospitalisée à Beyrouth, après avoir été transférée de l'hôpital Jabal Amel, plus au sud. Elle s'est finalement éteinte le 19 juin à l'âge de 76 ans et les tortues ont perdu leur ange gardien.