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« Je ressens encore la force du régime au-dessus de moi » : un journaliste iranien raconte les massacres

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Benjamin Jung

Journaliste, auteur et réalisateur, il travaille sur les conflits modernes, la politique internationale, les affaires, le crime organisé, les violations des droits humains et les musiques extrêmes. Il est directeur de la rédaction de Narval.

« Je ressens encore la force du régime au-dessus de moi » : un journaliste iranien raconte les massacres
Ⓒ Narval

En exclusivité, un journaliste Iranien en exil brave le blackout imposé par le régime des mollahs et brise le silence sur la répression meurtrière des manifestations.

Il parle avec une voix tremblante, serrant une tasse de café entre les mains, dans un appartement de la banlieue parisienne, le visage volontairement conservé dans la pénombre. Il a fui son pays, il y a environ un an. Aujourd’hui, il craint encore d’être vu, entendu, repéré. «  Je suis un journaliste iranien, actuellement en exil en France. Je n’ai pas pu continuer mon travail ; ma vie a été menacé », annonce celui qui préfère rester anonyme « pour la sécurité de (ses) proches et de (sa) famille. » Nous avons décidé de l'appeler Mahdi. Il est l’une des rares voix à témoigner à l'étranger de ce qu’il appelle lui-même « le plus horrible écrasement de la nation iranienne, peut-être de toute son histoire. »

Quelques jours à peine après les dernières manifestations, « il est estimé que plus de 12 000 personnes ont été tuées. » Un chiffre vertigineux, cité par plusieurs médias internationaux, qui pourrait même malheureusement faire pale figure comparé aux 30 000 morts évoqués par The Guardian et Time Magazine. Difficile pour les journalistes et les organisations humanitaires de faire le compte à cause du black-out informationnel total mis en place par le régime

Ce que raconte Mahdi appartient à l’histoire en train de s’écrire,  et peut-être déjà à celle que l’on efface. Car l’Iran, une fois de plus, se tait.

Le Grand Bazaar

« Les protestations ont commencé après la flambée du taux des devises étrangères », raconte Mahdi, qui revient sur l'étincelle qui a lancé la révolte. « Elles ont démarré au Grand Bazaar de Téhéran, ce qui est étonnant puisque les commerçants y sont traditionnellement considérés comme les soutiens du système de la République islamique. » La scène a de quoi surprendre : cet épicentre du commerce, jadis pilier économique de la Révolution de 1979 qui a mis les mollahs au pouvoir et forteresse idéologique du gouvernement, s’est retourné contre le pouvoir.

Face à la flambée des prix et à l'incapacité de faire du business, les bazaris ont fermé leurs magasins. « Puis les étudiants et d’autres groupes se sont joints à eux. Très vite, ce mécontentement s'est transformé en grandes protestations massives à travers l’Iran. » Les causes sont multiples, mais la misère, elle, est partout. « Avant cette nouvelle vague, il existait déjà un mécontentement croissant parmi les Iraniens, notamment depuis le meurtre de la jeune Mahsa Amini tuée par la police des mœurs parce qu'elle ne portait pas de voile islamique. Ajoutez à cela la terrible situation économique, l'absence de liberté d’expression et la répression du désaccord », précise le journaliste.

Un pays coupé du monde

Depuis Téhéran, difficile de savoir ce qui se passe vraiment. « Le régime iranien a créé un blackout. Internet est coupé. Aucune information ne peut sortir du pays » déplore Mahdi, qui est sans nouvelles de ses proches. Téhéran sait que les téléphones et les réseaux constituent l’arme des civils. « Ils ont supprimé la connexion entre les gens et les manifestants. Dans un tel blackout, ils ont pu écraser les protestations pacifiques, tout en empêchant le monde de voir ce qui se passe. »

Les antennes satellitaires sont brouillées, les plateformes verrouillées, les applications de messagerie bloquées. Cette stratégie, déjà appliquée en 2019 lors des manifestations contre la hausse du prix de l’essence, permet au pouvoir de réprimer sans témoin. « À l’époque, Internet avait été coupé pendant sept ou huit jours. Et c’est seulement après qu’on a réalisé que plus de 1 500 personnes avaient été tuées. Mais cette fois, c’est pire », prévient-il. « La majorité des victimes sont mortes en seulement deux nuits. Le massacre a été mené par les forces militaires et paramilitaires affiliées au régime, y compris le Corps des gardiens de la révolution islamique et la Bassidj, fidèles à la République islamique. » Il ajoute avoir « entendu des rapports selon lesquels des forces étrangères alliées du régime, y compris le Hezbollah et certains groupes irakiens, auraient participé à la répression. » Les organisations de défense des droits humains confirment cette structure tentaculaire : Human Rights Watch a documenté depuis 2025 la présence de milices étrangères sur le sol iranien pour renforcer la politique répressive du régime.

La peur au ventre

Lui-même n’a pas échappé aux menaces : « Je ne pouvais plus continuer mon travail. Ma vie a été menacée. Les journalistes indépendants en Iran sont dans une situation très difficile, ils ne peuvent pas faire leur travail normalement. À cause des coupures d’Internet, d’un côté, et des mesures de sécurité de l’autre. Ils doivent faire extrêmement attention à ne pas provoquer le régime. Beaucoup ont été arrêtés, torturés, ou même assassinés en détention. » Depuis septembre 2022, Reporters sans frontières a documenté plus de cent arrestations de journalistes en Iran.

Cette répression n’est pas nouvelle : « C’est une méthode pratiquée par le système de la République islamique depuis plusieurs décennies. Ils ont toujours essayé d’écraser la voix de ceux qui veulent rapporter impartialement la situation en Iran », ajoute Mahdi, qui précise que les journalistes ne sont pas les seules cibles. « Des écrivains, des artistes, des cinéastes, des traducteurs ont aussi été assassinés. »

Mahdi devient furieux lorsqu'il évoque son impossibilité de témoigner à visage découvert malgré l'exil. Car même loin de Téhéran, la menace ne disparaît pas : « Je ressens encore la censure que j’expérimentais dans mon pays ! Je sens encore la force du régime iranien au-dessus de moi et au-dessus de ma famille. »

Le déséquilibre des forces

Le journaliste exilé reste prudent quant au dénouement possible de la crise et violente et tragique qui touche son peuple : « Il est peut-être trop tôt pour dire ce qui va se passer. Beaucoup de facteurs peuvent être décisifs. Le régime cherche à épuiser le peuple. » Pour lui, il s'agit d'une véritable guerre d'usure : « D’un côté, une nation sans défense, qui commence des manifestations pacifiques et qui est violemment réprimée. De l’autre, un régime armé, expérimenté, riche, doté de systèmes de communication : il est très difficile pour un peuple qui ne peut même pas communiquer et donc s'organiser de continuer ainsi. »

Il mentionne aussi le rôle ambigu des puissances étrangères : « Les États-Unis ont déclaré qu’ils soutiendraient les manifestations iraniennes, mais ils n’ont encore rien fait de concret. L’aide étrangère, surtout du côté américain, pourrait jouer un rôle important. Je ne parle pas d'intervention militaire, mais d'une aide à la communication, ou à des sanctions plus importantes. »

Jusqu’à présent, la diplomatie occidentale reste mesurée. Washington parle de « soutien au peuple iranien », mais évite toute action directe qui risquerait de raviver le spectre d’une ingérence. « Le peuple iranien attend de voir s’il sera aidé ou non », résume-t-il, « parce qu’à présent, il est seul. »

Le retour du roi

Mahdi a passé la nuit sur son téléphone à traquer le moindre signal sortant de son pays sans internet et à observer de loin les messages enregistrés clandestinement et diffusés sur les réseaux. Les jeunes scandent des slogans en soutien à Rez Pahlavi le prince héritier du dernier Shah en exil. D’autres brandissent des drapeaux du royaume d'Iran, utilisé avant la révolution islamique.

Ce soutien symbolique divise dans un pays où l’opposition ne se résume pas aux monarchistes. Pourtant, il semble fédérer au-delà des divisions politiques, au moins pour le moment : « Les opposants à la République islamique ne se limitent pas aux monarchistes. Beaucoup de républicains et d’autres manifestants sont prêts à protester sous la bannière de Pahlavi, parce qu’il a promis d’organiser des élections démocratiques. » Pourtant, le retour du fils du Shah paraît lointain. « Il ne pourra pas rentrer tant que le régime reste en place. Malgré la situation économique terrible, ils ont encore la capacité de se financer, de survivre, et d’attendre. Le temps joue en leur faveur et contre la nation iranienne. » Mahdi ne se fait pas d’illusions : « Même si le monde dit vouloir le changement en Iran, les gouvernements occidentaux ne fournissent pas d’aide réelle. Les Iraniens doivent continuer d'espérer, mais ils sont fatigués. »

Le café refroidit. Pris par l'urgence du devoir de témoigner, Mahdi n'y a pas touché durant tout notre entretien. L’homme se tait un instant. Puis prononce ces mots, dépité et esseulé : « Je ne comprends pas pourquoi les gouvernements occidentaux et les organisations de défense des droits humains, qui ont soutenu pour de bonnes raisons les opprimés Ukrainiens ou Palestiniens, restent silencieux à propos du sort des Iraniens. »

REPÈRES :

Les origines du mouvement
Depuis 2022, la contestation en Iran renaît par vagues : d’abord après la mort de Mahsa Amini, jeune femme tuée par la « police des mœurs », puis à l’hiver 2025, lorsque la monnaie nationale s’est effondrée, provoquant une flambée des prix et la ruine des petits commerçants.

La répression
Selon Amnesty International et BBC Persian, des milliers de personnes ont été arrêtées depuis janvier 2026. L’accès à Internet demeure restreint dans plusieurs provinces. Les ONG dénoncent “un massacre à huis clos” orchestré par le Corps des gardiens de la Révolution islamique (CGRI) et les milices Bassidj.

L’exil des journalistes
Reporters sans frontières place l’Iran au 177ᵉ rang sur 180 pour la liberté de la presse. En 2025, plus de 110 journalistes ont été arrêtés. Une partie d’entre eux vit désormais en exil, principalement en France, en Allemagne et au Royaume Uni.

La diaspora et les divisions politiques
La diaspora iranienne — environ 2,5 millions de personnes — demeure fragmentée entre monarchistes (autour de Reza Pahlavi), républicains laïcs, et mouvements féministes et étudiants. Tous réclament aujourd’hui la fin du régime des mollahs, mais divergent sur la forme du futur État.

Le silence international
Malgré les condamnations de l’ONU et de l’Union européenne, aucune mesure décisive n’a été prise depuis le début de la répression. Les sanctions occidentales visent surtout des entités économiques liées au CGRI, sans affaiblir le pouvoir politique.

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