La plus vieille forêt de Nantes rasée pour un Centre de Rétention
Spécialisé dans les sujets environnement et société, il a travaillé pour Arte, Public Sénat, France 3 , Siné Mensuel, Reporterre et pour La Terre au Carré sur France Inter. Il est directeur de la publication de Narval.
Le dernier bois de Nantes a été rasé début septembre. Tant pis pour les Nantais qui s'y réfugiaient pour fuir le canicule et tant pis pour la biodiversité. Motif : la construction du plus grand centre de rétention administrative (CRA) afin d'y enfermer les étrangers sans papiers.
« Venez vous rafraîchir pendant une balade d’une à deux heures à la découverte de la nature au Champ-de-Manœuvres – septembre 2025 », peut-on encore lire sur la page web de l’Association des riverains et amis de la Beaujoire (ARALB).
Le Bois Dormant a longtemps fait partie des lieux privilégiés des promeneurs, surtout l’été, un poumon quand on crève de chaleur en ville : chaque arbre fait descendre la température de 4 degrés minimum selon une étude de l’Institut national de la recherche agronomique (INRAE).
Situé près de la maison d’arrêt de Nantes-Carquefou, les arbres de ce bois, dont certains étaient âgés d’au moins de 60 ans, étaient compris un espace de 50 hectares, qui fut à une époque un champ dentraînement pour l'artillerie (d’où son nom, Champ-de-Manœuvres).
Mais le 7 septembre, tout a été arraché.
« Un arbre est coupé en 30 secondes, c'est hyper violent, mon corps tremble, je suis en colère. C'est un îlot de fraîcheur, les habitants sont venus tous cet été se réfugier, les routes étaient à 60 °C, sous les arbres, il faisait 30 °C », se désolait Erell Olivo, membre de l'ARALB au micro de France 3 le même jour. « Cet été, on a eu 900 morts en Pays de la Loire à cause des canicules, et aujourd'hui ils détruisent tout. Mais ils n'ont pas détruit que des arbres, ils ont aussi effacé de la carte une zone humide », précise le président de l'ARALB, Nicolas Boulery à Narval. Les zones humides sont des espaces de transition entre les milieux terrestres et aquatiques qui possèdent une biodiversité fragile et qui sont de véritables capteurs de carbone, le tout protégé par le code de l'Environnement.
En bonus, le site d’implantation se situe en "tête de bassin-versant", c'est-à-dire là où les cours d'eau prennent naissance, au niveau des sources, d'après la définition du service public d'information sur l’eau.
ON RASE POUR ENFERMER
Qu’est-ce qui a engendré une telle destruction ? La fin est tout aussi désolante que les moyens mis en œuvre : la création d’un centre de rétention administrative (CRA) pour y enfermer 140 étrangers sans-papiers. Ce projet s’inscrit dans la logique autoritaire de l’État qui veut créer 3 000 places en CRA à l’horizon 2027 « conformément à la loi d’orientation [de 2023] et de programmation du ministère de l’Intérieur (LOPMI) et notamment à l'amendement adopté sur la proposition de M. Ciotti »
De quoi faire plaisir au chauve préféré des niçois.

Source: Ministère de l'Intérieur
La France possède actuellement 27 CRA avec 1 869 places disponibles. Avant 2024, même les enfants y étaient enfermés. Entre 2012 et 2024, ce sont 37 000 mômes qui ont été placés en rétention. La Cour européenne des droits de l’Homme avait condamné à onze reprises la France et le Comité des droits de l'enfant de l’ONU avait appelé le gouvernement à prendre des mesures urgentes.
Depuis 2024, la France a arrêté d’enfermer les mineurs. Mais il a décidé d’augmenter le nombre de CRA et a voté en juillet 2025 un allongement jusqu’à 210 jours la durée de rétention d'étrangers en instance d’expulsion et jugés dangereux.
Dijon, Béziers, Aix/Luynes, Dunkerque, Goussainville, Nantes font partie des villes qui accueilleront, bon gré mal gré, ces nouveaux centres pour satisfaire les obsessions de l’extrême droite.
DU RIFIFI A LA MAIRIE
A Nantes, la maire socialiste Johanna Rolland s’insurge contre le projet depuis le départ : « Je suis viscéralement contre ce projet.[…] Si je n’étais pas la maire de cette ville je ferais partie de ceux qui manifestent publiquement. J'irais physiquement avec une pancarte dire pourquoi la France ne doit pas faire [ce CRA] », expliquait-elle en juin lors d'un conseil municipal. « Comme maire, je n’ai pas de levier juridique pour m’y opposer », avait-elle précisé dans un communiqué de presse en juillet 2025.
Mais du côté des opposants, le ton monte. « Johanna Rolland doit engager la mairie de Nantes dans la bataille juridique contre le CRA. Le nouveau préfet de Loire-Atlantique est très proche d'Emmanuel Macron. […] Les macronistes tentent d’appliquer le plus vite possible le programme du RN pour tenter de se maintenir au pouvoir en 2027 », a lancé fin septembre sur Facebook Margot Medkour, du jeune parti des Verts populaires.
LA FUITE EN AVANT DE L'ÉTAT
Le 19 septembre dernier, 800 personnes ont défilé à l’appel du collectif Colère Nantes – CRA ni ici ni ailleurs, et ont été reçus à coups de gaz lacrymogènes par la police à l’approche du Champ-de-Manœuvres. Rien n’est pour autant plié même si la forêt n’existe plus. « On peut attaquer ce projet sur trois axes : le permis de construire, l'autorisation environnementale et l‘arrêté qui déclare le projet d’intérêt général. On a en face une seule et même entité, c’est l'État. L’État décide et demande les autorisations de dérogation à lui-même », détaille Maxime Le Borgne à Narval, avocat en droit de l'environnement. « Moi, je me concentre sur l’autorisation environnementale et au titre de la loi sur l’eau et les zones humides et celle sur les espèces protégées. Rien ne va dans cette histoire », renchérit-il. Et pour cause, un avis scientifique régional du patrimoine naturel et un autre de la commission locale de l’eau avaient rendu des rapports négatifs sur le projet, sans parler des deux consultations publiques qui se sont soldées par un refus catégorique des habitants. Tout était donc au rouge. Mais l’État doit être daltonien, car pour lui, tout était vert.
PERMIS DE DETRUIRE ACCIDENTELLEMENT
Parmi les documents publics consultables en ligne, il y en a un qui attire l'attention, celui des dérogations signé par la préfecture de Loire Atlantique et datée du 1er septembre.
On y lit que "[…] le bénéficiaire est autorisé à détruire, altérer ou dégrader des habitats nécessaires au repos et à la reproduction des espèces protégées suivantes". S’ensuit une liste de vingt-sept animaux, et poursuit par "[…] les bénéficiaires sont également autorisés à capturer et à détruire accidentellement des spécimens des espèces protégées suivantes." suivie cette fois, une liste de sept animaux.

"Etre autorisé à détruire accidentellement" est soit une provocation de la préfecture, soit une anacoluthe de la part d’un auteur amoureux de le langue française. (On appelle anacoluthe la rupture dans la construction de la phrase qui ne suit pas la logique habituelle.) Pour Me Le Borgne, c’est malheureusement une tournure de phrase qu’on lit souvent dans ce genre de rapport.
LA COMPENSATION ÉCOLOGIQUE A NOTRE DAME DES LANDES
Mais pas de panique ! Si le Bois Dormant et la zone humide ont été détruits, l’État a prévu de compenser cette perte, il 'a pas le choix, la loi le lui oblige. Car comme le disait Gabriel Attal : « Tu casses, tu payes. » C’est pareil pour la Nature : si tu détruis, alors tu reconstruis ailleurs, même si tout n’est pas compensable.
L'État a donc recherché des terres lui appartenant pour recréer des zones humides. Cela nécessitera des opérations "bien plus lourdes et plus longues" selon l'OFB et il aurait été "primordial de [les] préserver" avant de décider de les détruire.
La perte du Bois Dormant sera donc « compensée » à 25 kilomètres au nord-ouest, en lieu et place de.. l'ancienne Zone à Défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes. Un trait d'humour du gouvernement ou un bras d’honneur aux luttes écologistes et citoyennes qui avaient eu lieu sur place entre 2008 et 2019 contre le projet d'un aéroport. Une partie des terres avaient ensuite été rétrocédées par l'Etat au département pour les louer à des agriculteurs, dont des anciens zadistes. Une location qui prendra donc fin.

Notre Dame Des Landes, décembre 2012
Le 30 septembre, sous les yeux des CRS qui connaissent bien le terrain, une manifestation s’est tenue avec ces agriculteurs. Sur les pancartes, on pouvait lire "Le racisme est incompensable" ou encore "Crade, Raciste, Abject = incompensable".
La contestation devrait prendre de l'ampleur le 10 octobre prochain avec une mobilisation au Champs-de-Manoeuvre suivi d'un convoi qui se dirigera vers Notre-Dame-des-Landes.
À quelques mois des élections présidentielles, l'exécutif se dépêche d'allumer toutes les mèches sociales qu'il a en sa possession, sans doute pour faire naître la plus grosse ZAD jamais vue ?