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Rien n'est bon dans le saumon : pesticides, pillages et famine organisée

Photo de Maxime Carsel
Maxime Carsel

Spécialisé dans les sujets environnement et société, il a travaillé pour Arte, Public Sénat, France 3 , Siné Mensuel, Reporterre et pour La Terre au Carré sur France Inter. Il est directeur de la publication de Narval.

Rien n'est bon dans le saumon : pesticides, pillages et famine organisée
Ⓒ Narval

Partout, le saumon trône sur les étalages. Mais derrière cette consommation massive se cachent des méthodes de fabrications peu vertueuses, la destruction d'écosystèmes, la famine et des déplacements de populations. Premier volet de l'enquête.

Vu de l'estran, les fermes à saumons se présentent comme des cercles en surface qui flottent dans les eaux pures et noires des lochs d'Écosse ou des fjords de Norvège. On n'y entend rien, on ne voit rien et on ne sent rien. Rien à voir avec les fermes qui contiennent des milliers de vaches ou de poulets. Sous l'eau, la douleur des saumons est silencieuse. Ils s'entassent dans des cages, entourés de filet, enfermés depuis leur naissance jusqu'à leur mort. « C'est ça la modernité ? » demandait le néophyte curieux. « Oui, c'est la salmoniculture moderne », répondait le professeur.

Vue aérienne de la ferme à saumon d'Ardyne, en Écosse. Les formes concentriques des cages apparaissent en surface comme des cercles.

Les saumons sont pourtant des poissons qui passent le plus clair de leur temps à parcourir de longues distances, entre les eaux douces de la rivière où ils sont nés jusque dans les mers nordiques, proches du Groenland où ils se repaissent pour s'engraisser. C'est à partir de là qu'ils préparent leur voyage retour vers les eaux douces, où ils ont vu le jour, pour s'y reproduire et.. mourir. Depuis des millénaires ce même ballet funeste se répète. Sur les 8 000 œufs, seuls quatre deviendront des saumons adultes qui parviendront à réaliser ce miracle. Tous les autres auront péri entre les mâchoires de prédateurs. Quatre sur 8000, c'est 0,05%. Les probabilités montrent que la Terre a deux fois plus de chances d'être frappée par un astéroïde géant qu'un saumon se reproduisent !

Laid comme un pou

Alors l'Humain, avec son indicible ingéniosité, et pour être sûr d'en manger à Noël, a inventé les fermes à saumons. Contraints de se serrer les uns contre les autres, ces poissons n'ont aucune échappatoire. Leur cage peut contenir jusque un million d'individus. La promiscuité est telle que les parasites naturels que l'on appelle communément les poux de mers restent accrochés sur leur peau et les dévorent vivants. Des images stupéfiantes de saumons nageant avec un œil arraché, une nageoire dévorée ou la mâchoire disparue ont fait le tour d'Internet. Un supplice que personne ne ferait subir à son pire ennemi.

Ces poux de mer se reproduisent comme des lapins, et peuvent sauter sur le corps des saumons sauvages qui passent dans les environs. Alors l'infection se propage dans la nature et compte parmi les facteurs qui ont inscrit le saumon atlantique sur la liste rouge mondiale des espèces menacées mise à jour par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Nageant les uns sur les autres, les saumons sont dévorés vivants par les poux de mer et laissent apparaître des blessures béantes. Photo : Abolish Salmon Farming


En Norvège, pays d'où sortent plus d'un million de tonnes de saumons d'élevage chaque année, le Conseil scientifique pour la gestion du saumon (Vitenskapelig råd for lakseforvaltning) avait dressé un constat inquiétant sur l'état des stocks de saumons du pays en 2024 et 2025. Les chercheurs affirment qu'il n'ont jamais compté aussi peu de saumon qu'au cours des trois dernières années : « Le nombre de saumons qui retournent chaque année dans les rivières à saumon norvégiennes a diminué de plus de moitié depuis le début des enregistrements au début des années 1980 ».

C'est grâce aux efforts incessants de militants et d'associations que les conditions de vie déplorables des saumons d'élevage ont pu s'exposer dans les médias. En Écosse, le valeureux Don Staniford en fait partie. Ce quinquagénaire pagaie inlassablement sur son kayak, tel un Mohican sur la rivière Hudson, et passe entre les cages pour prendre des photos sous-marines et les diffuser sur les réseaux sociaux. Il fait partie des milliers de personnes qui tentent d'inciter les consommateurs à ne plus acheter de saumons, au grand dam des producteurs. C'est pour cette raison que le numéro 1 mondial, le norvégien Mowi, l'a attaqué en justice pour ne plus qu'il s'approche de ses fermes. Malgré sa défaite devant les tribunaux, il a affirmé sur ses réseaux sociaux continuer à « encourager » d'autres personnes à filmer l'intérieur des fermes salmonicoles Mowi en Écosse, rappelant qu'il n'existe aucune zone d'exclusion autour des installations. Pugnace, il est la clé de voûte du combat militant pour l'arrêt de la salmoniculture et filme sans cesse pour faire bouger les lignes.

En plus des clichés des poissons à moitié dévorés par les poux ou déformés qu'il diffuse, Don Staniford a mis en lumière le contenu des cuves de pesticides entreposés. « Des pesticides sur des poissons ? » demandait alors le néophyte. Las, le professeur soupira.

Don Staniford est l'un des activistes les plus redoutés des compagnies salmonicoles. Il est surnommé le "Kayak Vigilante" car il part filmer l'intérieur des fermes avec son kayak. Photo : Facebook de Don Staniford.

Du poison dans le saumon

Pour combattre la prolifération des poux de mer, les producteurs utilisent une panoplie de plusieurs dizaines de produits chimiques avec des vrais noms de produits chimiques comme le benzoate d'émamectine, l'azaméthiphos ou la deltaméthrine. En plus d'être un cauchemar à écrire, ils représentent un fléau pour l'environnement, mais aussi pour les mangeurs de saumons que nous sommes (les Français sont les premiers consommateurs en Europe et dans le top 4 mondial !)

En 2006, les scientifiques norvégiens avaient alerté les pouvoirs publics en demandant aux citoyens de se limiter à deux repas de poisson gras par semaine (200g maximum) en raison de la teneur en toxines. Conseils qu'avait suivis le gouvernement en 2013 et qui font qu'aujourd'hui, contrairement à nous et aux clichés, les Norvégiens ne sont pas des consommateurs de saumons. Si la Norvège tente de lever le pied sur ces pratiques, l'Écosse continue l'épandage de pesticides grâce à l'autorisation donnée par l'Agence écossaise de protection de l'environnement (SEPA), dont l'autorité est torpillée par les producteurs comme Mowi, Bakkafrost et Scottish Sea Farms. Ensemble, ils forment un lobby si puissant qu'il a permis de reconsidérer le seuil de quantité d'émamectine administrable en le multipliant par 23 (!) d'ici 2028. Plus c'est gros, plus ça passe.

Inventé en 2001 par un laboratoire américain, ce composé organique est largement utilisé contre les larves que l'on trouve dans les rizières ou dans les arbres fruitiers. Alors imaginez : si vous mangez du saumon, accompagné de riz, puis une pomme, le tout traité à l'émamectine, plusieurs fois par mois, vous finirez par dépasser les seuils de sécurité alimentaire et vous pourrez dire adieu à votre foie.

L'émamectine est évidemment aussi une saloperie pour l'environnement, comme l'a démontré une étude écossaise de 2017 qui affirme que le pesticide est capable de réduire de 83 % le nombre de crustacés à proximité des fermes salmonicoles.

Un bidon vide de 20 litres de désinfectant a été retrouvé sur la rive près de Fiunary, en Écosse le 09 juillet 2024, quelques jours après le naufrage d'un navire de travail salmonicole.

Les fuites

En cas de tempête, il arrive les grandes cages à saumon se disloquent. À première vue, cela pourrait ressembler à une bonne nouvelle : des milliers de poissons libérés de la captivité qui pourraient même contribuer à renforcer les populations sauvages. Mais la réalité est toute autre : ces poissons ne sont en aucun cas des saumons sauvages. Ce sont des animaux hautement domestiqués, sélectionnés pendant des décennies pour des caractéristiques qui les rendent rentables en captivité mais très mal adaptés à la survie en milieu naturel. Et lorsque ces saumons d'élevage se reproduisent avec les saumons sauvages, ils menacent la résilience génétique de l'espèce. C'est l'intogression génétique. Un mot qui désigne la diminution de la variabilité génétique des poissons qui réduira ipso facto les chances de survie des individus issus du croisement.

De 2018 à 2022, ce sont plus de 4 millions de saumons qui se sont échappés des élevages des onze plus grands producteurs. L'une des plus grandes évasions jamais documentée s'est déroulée en 2017 aux Etats-Unis. 305 000 spécimens répartis dans trois fermes-usines se sont volatilisés du site de Puget Sound, dans la baie de Deepwater. Furieux, l'Etat de Washington, où se trouvait l'exploitation, a reévoqué le bail de l'entreprise Cooke, qui gérait le site, mettant un terme à la salmoniculture dans cet Etat. Une décision qui reste un cas unique car partout ailleurs, personne n'ose interdire la production d'un poisson qui rapporte à la Norvège jusqu'à 10 milliards d'euros chaque année, soit presque 2% de son PIB.

Saumon = Famine

En 30 ans, la consommation mondiale de saumon a explosé, atteignant 3 millions de tonnes consommées en 2021. Cela représente 600 millions de poissons. Pour nourrir ces bêtes d'élevage carnivores, il faut pêcher des poissons sauvages en masse dans les océans afin de les transformer en farine. Quatre kilos de poissons sauvages sont nécessaires pour produire un seul kilo de saumon.

En Afrique, certains pays côtiers en payent le prix fort. C'est le cas du Sénégal, où la pêche, première activité du pays, est pratiquée par plusieurs communautés. Plus qu’une activité économique, il s'agit d'une tradition héritée et transmise aux nouvelles générations. Au large, voguant sous des pavillons étrangers, les chalutiers se comptent par dizaine. Ils pillent les côtes sénégalaises et expédient leur chargement vers les marchés du monde entier.

Pourtant, 600 000 Sénégalais, soit 20% de la population, vivent du poisson qui fournit 70% des protéines du pays à lui seul. Dans leurs assiettes, tous les jours, la petite sardine appelée yaboye, qui vient chaque année se reproduire et pondre au large de la Mauritanie, du Sénégal et de la Gambie. Aujourd'hui ce poisson est sur-péché pour servir les intérêts de la salmoniculture et d'autres industries. Les pêcheurs traditionnels rentrent les filets vides et regardent au loin, impuissants, les chalutiers dévorer la mer devant leurs yeux.

Pour l'ONG Greenpeace Afrique, il s'agit d'un « détournement de poisson », ou stolen fish. « Chaque année, les grandes entreprises volent plus d'un demi-million de tonnes de poisson aux populations d'Afrique de l'Ouest. Cette quantité suffirait à nourrir 33 millions de personnes. Mais au lieu de cela, ce poisson est transformé et donné à manger aux animaux en Asie et en Europe. Les scientifiques prédisent que les stocks de poissons au large de l'Afrique de l'Ouest seront bientôt définitivement détruits », écrit l'association.

Sans poisson, c'est la famine qui se profile. En seulement dix ans, la disponibilité des petits pélagiques (petits poissons qui vivent loin du fond et se regroupent souvent en bancs) est passée de 18 à 9 kilos par personne et par an.

D'une crise alimentaire à une crise migratoire

Parmi les bateaux-usines qui flottent au large des côtes africaines, certains sont français. C'est le cas du « navire de l'enfer ». Dépassant les 145 mètres de long, il est l'un des plus gros chalutiers du monde. Il peut stocker 7000 tonnes de poissons à son bord et peut en pêcher 400 tonnes par jour. Son nom : L’Annelies Ilena. Propriété de la Compagnie des pêches de Saint-Malo depuis 2024, il ne peut pas rentrer dans le port de la ville à cause de sa taille imposante. Quand il n'affame pas les Africains de l'Ouest, il racle le Golfe de Gascogne à la recherche de merlans bleu pour la fabrication de surimis.

L’Annelies Ilena est l'un des nombreux chalutiers géants qui pillent l'océan au large de l'Afrique de l'Ouest.

À cause de bateaux comme celui-ci, contre lesquels il est impossible de rivaliser, nombre de pêcheurs du Sénégal, de Gambie ou de Guinée désœuvrés ont décidé de fuir la famine et la pauvreté pour rejoindre l'Europe. En juillet 2023, un bateau transportant 150 personnes s'est perdu dans les eaux bleu foncé de l'océan Atlantique. Parmi elles, 50 pêcheurs sénégalais originaires de la ville de Fass Boye qui étaient prêts à parcourir 1500 kilomètres en mer jusqu'au Canaries pour s'éloigner des chalutiers.

En plus de détruire l'environnement, la production du saumon prend des vies. En quelques décennies, cette industrie a pourtant connu une explosion spectaculaire et poursuit encore aujourd'hui sa prodigieuse ascension, quitte à chambouler les équilibres écologiques et à passer au-dessus des lois. Il faut produire vite, la demande n'attend pas.


Sur le même sujet, l'auteur de cet article, Maxime Carsel, a publié le livre-enquête Un Poisson Nommé Saumon aux Éditions du Rocher.

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