Sport, totalitarisme et boucs morts : La sélection littéraire de Diane Alazet pour bronzer alors que tout crame
Diane Alazet produit du contenu littéraire et culturel sur Instagram sous le nom La Vagabonde des étoiles. Titulaire d’un master en Histoire du cinéma et analyse critique des images, elle est passionnée d’actualité politique.
Le foot a montré plus que jamais les liens étroits entre sport et politique, une proximité bien documentée dans la littérature. Autobiographies, romans, portraits… La Vagabonde des étoiles vous propose sa sélection de coups de cœur à lire cet été devant les incendies.
Ça y est, la Coupe du monde vient de s’achever et on s’en souviendra. En 2026, on le saura : il est tout à fait acceptable de recaler des arbitres professionnels à l’aéroport, de menacer un joueur français de procès et d’extradition quand on lui adresse une rafale d’insultes racistes et de multiplier les annonces discriminatoires sur des populations ciblées.
Rien d’étonnant, quand on y pense ! Le sport catalyse à petite échelle les enjeux d’une société dont il est le reflet. Dans un contexte de montée des fascismes, en France et à l’international, l’attention du monde braquée sur un événement sportif à haute portée symbolique, il devait y avoir du grabuge.
Et comme mon expertise, c’est plutôt la lecture (je ne maîtrise même pas encore la règle du hors-jeu), j’ai eu envie de vous dénicher quelques exemples du lien persistant qui unit sport et politique en littérature.
L’île où le sport est roi. W ou le souvenir de l’enfance, Georges Perec

W est une drôle d’île. Ici, le sport est roi, les corps sont exercés, renforcés, solidifiés. On n’a pas droit à la faiblesse ou à l’échec. Si on gagne, on vit. Si on perd, on meurt. Le corps devient une monnaie de survie.
Si les premières pages donnent l’illusion d’une île épanouie et saine, elle devient cauchemardesque dès que le narrateur nous donne à l’observer avec l’œil des perdants. Avec son prodige narratif (et une fin qu’on ne voit pas venir !), Perec dessine dans ce roman les traits d’une société glaçante, où la pratique sportive donne des droits vitaux.
Alcool et football américain. Le Dernier Stade de la soif, Frederick Exley

Le Dernier Stade de la soif mélange les deux obsessions de son auteur : l’alcool et le football américain. Fils d’une légende de ce sport, Exley a soif de gloire. Il la cherche dans l’écriture. Les nuits de match, il supporte éperdument les Giants. Il boit, il craque, il pense au triomphe paternel et comprend qu’il est condamné à l’échec.
La pression de la réputation de son père et les comparaisons qu’il dresse immanquablement finissent par le rendre fou et par lui faire dévaler les marches des asiles psychiatriques alentour. Ici, le sport cristallise à lui seul toutes les frustrations, déceptions et désillusions de l’individu isolé.
Le premier match de foot féminin français. Les Éclaireuses, Laurent Koessler

Les Éclaireuses de Koessler retrace la genèse d’un affrontement de légende. Le 30 septembre 1917, c'est le premier match féminin de l’histoire du foot français. À 90 ans, Thérèse Brulé raconte cette histoire à la journaliste Claire Meyer. Elle se souvient des jugements et des regards posés sur elle et ses coéquipières. Elle explique comment l’équipe est contrainte de mentir à ses proches pour venir s’entraîner.
Si la pratique sportive est souvent le reflet de la société qui l’accueille, il arrive qu’un club prenne un peu d’avance sur les stéréotypes de son époque et vienne arracher par lui-même des avancées concrètes sur un terrain hostile. Et même si le chemin est encore long pour que les footballeuses françaises soient assurées de pouvoir jouir des mêmes privilèges que leurs homologues masculins, ces genèses-là sont à noter et à raconter encore et encore !
Patin à glace et stalinisme. Dévotion, Patti Smith

Patti Smith écrit Dévotion dans un train Paris-Sète, en 2018. Elle y campe Eugenia, une jeune patineuse prodige contrainte de se planquer suite aux rafles staliniennes en Sibérie. On a emmené ses parents. Sa sœur est partie. Restée seule, elle s’entraîne chaque jour, ou presque, sur le lac gelé.
Ici, le sport devient à la fois l’exutoire et la clé de survie d’un individu amputé de sa famille et d’une partie de son histoire. Dans une société laissée aux mains d’un pouvoir corrompu et violent, Eugenia se cache. L’autre est un ennemi, on le lui a martelé. Et le patinage, c’est aussi le risque d’une confrontation au monde. Que faire du talent de cette jeune femme prodige ? Comment la faire briller dans un pays qui l’a broyée ?
Du polo avec la carcasse d’un bouc. Les cavaliers, Joseph Kessel

Dans ce roman, Kessel nous raconte l’illustre jeu du bouzkachi en Afghanistan. Le but : attraper la carcasse du bouc et la placer dans le cercle de justice. Ici, les cavaliers sont des joueurs surentraînés qui montent des chevaux de légende. Cette année, le roi organise un tournoi de bouzkachi à Kaboul.
Ouroz, fils du grand Toursène, s’y rend sur le dos du cheval fou, Jehol. Mais s’il échoue, il perd son honneur. Son père était une légende du jeu, c’est grâce au bouzkachi qu’il a conquis sa réputation. Ouroz aurait dû gagner le tournoi… mais une erreur lui coûte la victoire. Alors, la gloire passe le relais au déshonneur familial.
Avec cette lecture, vous découvrirez ce que la pratique d’un sport doit à la reconnaissance sociale dans une tradition culturelle ancrée. Dans un récit magistral, l’auteur nous laisse avec les traces de corps saillants, la perte, l’ego, le sang, la lutte et la désillusion des hommes.