Tuto : comment passer de lanceur d'alerte à propagandiste du Kremlin, par Edward Snowden
Le Narval peut être n'importe qui, personne, et tout le monde à la fois.
Jadis traqué pour avoir révélé les pratiques liberticides de Washignton, Snowden finit par répéter sagement la propagande russe à la télé. De héros de la transparence à perroquet du FSB, triste fin pour l'ex-lanceur d'alerte qui sert désormais la soupe du Kremlin.
Édité par Léa Bidault
Il a tout sacrifié au nom de la liberté d’expression et le voilà, en juin dernier, sur la chaîne de propagande russe Rossiya-1, faisant la promotion d’une campagne du FSB (le nouveau nom du tristement célèbre KGB) contre les technologies occidentales. Edward Snowden, icône planétaire à l’origine des révélations sur la surveillance de masse aux États-Unis et champion de la liberté, fait aujourd’hui le jeu de la Russie, l’un des États les plus liberticides et autoritaires du monde.
L'Américain, ancien de la National Security Agency (NSA), est célèbre pour avoir mis en lumière en 2013 le programme PRISM qui permet à Washington d’obtenir légalement des données détenues par des entreprises comme Google, Apple, Microsoft, Facebook et Yahoo. Profitant de sa notoriété de lanceur d'alerte et de son image d’expert-chevalier blanc, Snowden explique à la télé, pour le compte des services de renseignement de Vladimir Poutine, que les firmes de la Silicon Valley espionnent les Russes pour le compte de la Maison-Blanche. Sa parole pèse. Elle permet au bras armé du Kremlin de faire passer la pilule, sous couvert de protection, d’une politique d’interdiction des technologies de communication occidentales visant à isoler encore plus les Russes et à leur couper l’accès aux informations venues de l’extérieur.
S’isoler de l’extérieur
La Russie continue de se rapprocher du modèle chinois en voulant s’isoler de l’extérieur. Elle a déjà interdit l’utilisation de Meta. Comme le relève justement auprès de Narval le journaliste d’investigation spécialiste de la Russie Nicolas Quénel, Snowden est « étonnamment moins vocal depuis cette interdiction », alors qu’il est le plus grand défenseur des libertés numériques.
La mécanique de récupération de personnalités opposées à l’Occident par la Russie est bien huilée et Edward Snowden en est l’exemple parfait. L’impact médiatique de ses révélations sur la NSA fait de lui le lanceur d’alerte le plus connu et le plus recherché des États-Unis. Inculpé pour espionnage en juin 2013, il est poursuivi, ostracisé et forcé à l'exil. D’abord à Hong Kong, puis il se retrouve bloqué à l’aéroport de Moscou car Washington révoque son passeport. En cavale, loin de son foyer et contraint de rester en Russie, il devient une cible idéale pour la propagande du Kremlin.
Une adhésion progressive au régime russe
En 2014, lors de la séance annuelle de questions-réponses de Poutine, Snowden lui demande si la Russie intercepte, stocke ou analyse les communications et données de ses citoyens. Ce à quoi le président lui répond que la surveillance de masse n’existe pas dans son pays. Des spéculateurs suggèrent que l'intervention était scénarisée et qu’elle consituait la première mise en exergue de l’utilisation de Snowden dans le système de propagande russe. Sur le plan personnel, Snowden reste relativement actif sur X, plateforme sur laquelle il a rendu publique la naissance de son premier enfant en 2020. C’est à la suite de cet événement qu’il demande la nationalité russe, que Poutine lui accorde deux ans plus tard.
Ce timing questionne. L’année 2022 symbolise la remise du passeport russe à Snowden mais aussi le début de la guerre en Ukraine : simple coïncidence ou stratégie diplomatique ? Cette naturalisation a suscité de vives réactions aux États-Unis. Tandis que Donald Trump se dit dubitatif sur un éventuel retour de l’ex-agent de la NSA chez lui, le porte-parole du département d’État américain, Ned Price, rétorque que la seule chose qui a changé est qu’il pourrait désormais être mobilisé pour combattre en Ukraine. Bien qu’il se revendique proche de ses valeurs démocratiques et occidentales, Snowden apparaît en juin 2026 sur la première chaîne du gouvernement russe pour cautionner une campagne du FSB. Celui qui était le héros de la transparence se retrouve aujourd’hui dans le brouillard du Kremlin. En décembre 2022 déjà, l’avocat russe de Snowden, Anatoli Kucherena, assurait qu’il avait bien reçu son passeport russe. Selon l’avocat, Snowden était « bien sûr, heureux » après avoir juré allégeance, levant la main droite pour le pays qui avait déjà fait couler tant de sang chez ses voisins.
Pas besoin d’être redevable pour s’allier à la Russie
Snowden n’est pas le seul antisystème déçu de l’Ouest à être tombé dans les serres de l’aigle bicéphale russe. Cette même mécanique est utilisée par le Kremlin pour récupérer toutes les personnalités étrangères qui peuvent lui apporter une validation et justifier en son nom l’invasion de l’Ukraine, les crimes de guerre, l’enlèvement de 20 000 enfants ukrainiens, les attaques hybrides contre l’Europe, ou encore la répression et l’assassinat des opposants sur son propre sol.
Le cas le plus documenté est celui de Tucker Carlson. Tout d’abord farouche pro-Trump, pro-Poutine et anti-Ukraine, celui qui, même avant l’invasion à grande échelle de l'Ukraine se rangeait déjà du côté de la Russie, qualifie Zelensky de « proxénète » et appelant les États-Unis à couper toute aide militaire à l’Ukraine. Le propagandiste, star aux yeux des conservateurs américains, est alors animateur sur la chaîne Fox News et soutient ardemment Trump pendant la campagne de 2024.
Mais la situation se retourne en avril 2026. Trump attaque l'Iran, allié historique de la Russie. Dans son propre show, il critique alors le chef d’État américain, le qualifiant d'« antéchrist ». Pour le Kremlin, un ancien allié de Trump qui le traite de démon devant des millions de croyants est une chance à ne pas rater. Quelques mois plus tard, il s’excuse auprès de ses auditeurs de les avoir poussés à voter pour le président américain, puis donne le micro à Sergueï Karaganov, un intellectuel très proche du pouvoir russe, en janvier 2026. Ce dernier hypothétise que « l’Europe sera rayée de la carte » si Poutine est tué. Une rupture radicale du présentateur préféré de la droite radicale américaine avec la Maison-Blanche qui le rend plus que jamais utile à Moscou.
Des États-Unis à l’Europe, les voix pro-russes s’accordent
La Russie ne se contente pas seulement de figures américaines. S’ajoutent à elles des voix venues d’Europe. Emir Kusturica, cinéaste bosniaque originaire de Sarajevo à la double Palme d’or, s’est rapproché de la Serbie et de la Russie après une vie passée à mettre en scène les marginaux, les rejetés et les anticonformistes. Il est un fervent admirateur de la politique menée par Poutine en Ukraine, le remerciant en avril 2024 pour « sa position juste, personnelle et historique » sur le territoire envahi. Cet artiste mondialement connu se manifeste comme un nouvel outil de validation pour la Russie. En 2024, lors d’une rencontre avec le dictateur, le réalisateur avait annoncé vouloir tourner trois films à la gloire de la culture russe.
En France, on retrouve des personnalités qui ont su trouver leur chemin vers le Kremlin. Mediapart révèle en mars qu’Alain Soral, essayiste d’extrême droite marginalisé par ses prises de position radicales, s’est exilé en Russie pour échapper aux condamnations qu’il encourt en France pour provocation à la haine raciale et en Suisse pour antisémitisme. Côté chanson française, son ami de la dieudosphère Francis Lalanne, esseulé, déconnecté de la scène culturelle française qu'il a connue, a décidé de partir en studio pour enregistrer sa dernière chanson patriotique en Russie.
« la Russie n'a plus aucune idéologie substantielle »
Là où l’URSS qui se voulait fédératrice pour ses « compagnons de route », le discours de Vladimir Poutine est aujourd'hui fondé sur le ressentiment envers l'autre. L’idéologie communiste qui pouvait convaincre et faisait des émules en Europe grâce à des idées d'apparence égalitaires et humanistes n'existe plus. Nicolas Quénel explique ainsi « qu’à part s’autoproclamer traditionnelle et juger l’Occident de décadent, la Russie n'a plus aucune idéologie substantielle ».
Ce qu'il reste au Kremlin, c'est sa sélection d'idéalistes déçus, de paumés et de marginaux. Tucker Carlson prônait la liberté d’expression sur Fox News, Emir Kusturica réalisait des films sur la résistance culturelle et identitaire, Edward Snowden a tout risqué pour dénoncer la surveillance d’État et les dérives totalitaires de Washigton, et tous sont désormais activement au service de la puissance impérialiste d’en face, qui oppresse, conquiert et assassine.