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Epstein & co : les monstres ne volent pas tous en jet privé

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Benjamin Jung

Journaliste, auteur et réalisateur, il travaille sur les conflits modernes, la politique internationale, les affaires, le crime organisé, les violations des droits humains et les musiques extrêmes. Il est directeur de la rédaction de Narval.

Epstein & co : les monstres ne volent pas tous en jet privé
Ⓒ Narval

Jeffrey Epstein n'est pas qu'un détraqué de plus : il est le visage d'une idée rassurante selon laquelle la prédation est un phénomène lointain qui se plaît dans le fric et le luxe. Pourtant, la pédocriminalité reste un hobby familial discret largement pratiqué par les « gens normaux ».

Une théorie confortable voudrait que le problème soit simple : un club mondial de milliardaires dégénérés, des jets privés, des îles, du caviar, des adolescentes et quelques rituels satanistes pour les plus imaginatifs. L'idée se veut rassurante : si le monstre vit au sommet, il n’habite ni l’appartement au-dessus, ni la maison d’en face.

Les sociologues, psychologues et criminologues sont pourtant formels : il n’existe aucune preuve sérieuse d’un « goût spécifique des élites pour la pédocriminalité ». Ce qui existe, c’est une combinaison toxique : asymétrie de pouvoir, culture de l’entre soi masculin, objectification des corps jeunes, sentiment d’impunité. Autrement dit : pas un fantasme réservé aux 1% du dessus, mais des pulsions banales portées à leur paroxysme par l’argent, le prestige et les réseaux.

Les chiffres, glaçants, indiquent quant à eux que 8 à 9 violences sexuelles sur mineur·es sur 10 ont lieu dans des environnements ordinaires comme la famille, le voisinage, les institutions locales. La Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) et la a Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (CIASE) ont documenté, témoignage après témoignage, un paysage dans lequel l’agresseur est plus souvent un père, un oncle, un éducateur, un prêtre ou un prof qu’un magnat de la finance qui se déplace en jet privé. Le monstre n’a pas forcément un compte aux îles Caïmans, mais presque toujours une clé de la maison.

Alors pourquoi a t on l’impression que tout se passe « au sommet » ? Parce que quand un prédateur anonyme tombe, ça fait au maximum trois lignes dans la presse locale. Quand c’est un milliardaire, un ministre ou un évêque, ça fait des Unes de journaux, des éditos, des docu séries sur Netflix et des commissions parlementaires. C’est ce que les psychologues appellent le biais de représentativité : les cas les plus spectaculaires colonisent notre imaginaire et donnent l’illusion qu’ils sont la norme.

Male gaze et entre‑soi viril

Les enquêtes sur les violences conjugales en France comme le Grenelle de 2019 rappellent que 85% des victimes enregistrées sont des femmes, (un chiffre qui explose jusqu’à 97% pour les violences sexuelles). En face, 86% des mis en cause sont des hommes. Le tableau n’a rien d’ésotérique : les violences sexuelles sont massivement masculines, et cette masculinité s’apprend dans des sociabilités concrètes. À l'origine se trouve banalité du regard. Le male gaze, ce regard masculin qui fabrique le corps féminin (et parfois masculin) comme décor, ressource, récompense, matériau érotique disponible. De la pub à la pornographie, la valorisation obsessionnelle des corps jeunes est un décor de fond de nos sociétés, pas une lubie de milliardaire.

Autour d'un barbecue en famille, dans les vestiaires d'une association sportive comme dans certains milieux politiques, économiques ou artistiques, les hommes se retrouvent entre eux, se congratulent, échangent des blagues graveleuses, comparent les conquêtes, testent les limites. La sexualisation des femmes, parfois des mineur·es, se banalise comme signe de virilité et de réussite sociale. Chez les élites culturelles, on appelle ça « panache », « libertinage », « tempérament », voire « excès de séduction ». Au sein du club, du groupe de copains, du parti, de l'entreprise, tout le monde sait quelque chose, mais personne ne dit rien. Le silence se transforme en système de protection mutuelle, Et quand le scandale éclate, tout le monde prend l’air ahuri, comme si on venait de retourner un tapis sous lequel on balaye depuis trente ans.

Pouvoir et empathie

Mais alors, Epstein, DSK, Roman Polanski, Harvey Weinstein, Gabriel Matzneff, ou même Michael Jackson et bien évidemment l'Eglise... que fait-il que les sphères du pouvoir et de l’argent regorgent tout de même de terribles affaires de violences sexuelles et de pédophilie ? Les travaux de psychologie sociale et les neurosciences montrent que les positions de pouvoir prolongées réduisent l’empathie, augmentent la prise de risque et encouragent l’instrumentalisation des autres. En cause : un cocktail détonnant : obéissance quasi-constante de l'entourage, absence de contradiction, adulation, prestige, et impunité relative grâce aux moyens relationnels ou financiers. À force, le cerveau finit par confondre désir et droit. Ce que je veux devient ce que j’estime mériter.

Ajoutez à cela quelques détails prosaïques : les meilleurs avocats, la possibilité de négocier des accords confidentiels, de retarder des procédures, de peser sur les médias, de discréditer mes victimes. Le coût de la transgression baisse à mesure que les moyens montent. Et le glissement mental est d’autant plus important que l'écosystème du prédateur valide, minimise ou relativise. « Il exagère, mais il est brillant », « il est tactile », « c’est sa manière de vivre », « on savait, mais... » C'est la fabrication collective d’un tyran intime.

L’argent ne rend pas mauvais, il rend intouchable

À ce sentiment d'impunité viennent s'ajouter la vulnérabilité économique des victimes et les asymétries de genre, d’âge, de puissance physique, de pouvoir, de statut, d’argent, de réseau, de réputation et de prestige. Historiquement, l’exploitation sexuelle de jeunes domestiques, apprenties, esclaves, serfs, était intégrée aux rapports de classe et de genre : les corps des pauvres – surtout des jeunes filles – étaient considérés comme disponibles au plaisir des puissants.

Aujourd’hui, le décor a changé – agences de mannequins, tourisme sexuel, réseaux pédopornographiques – mais les ressorts restent tristement les mêmes : jeunes issus de milieux précaires, dépendants financièrement ou symboliquement, promesses de carrière, d’argent ou de protection, menaces, chantage, achat du silence.​

L’affaire Epstein, aussi épouvantable et tentaculaire soit-elle, n’est pas une excentricité perverse d’un seul homme, mais la caricature extrême d’un système qui a fait ses preuves. Les élites ne possèdent pas d'appétit sexuel illégal différent du reste de la population ; ils ont en revanche les moyens de transformer ces fantasmes en actes, pendant longtemps, à grande échelle, avec un degré d’impunité indécent. La réalité n'est pas aussi spectaculaire, mais est peut-être plus inquiétante : les ogres sont partout. Dans les familles, dans les quartiers, dans les institutions, et quelque fois au sommet de l’État ou de la finance. La richesse ne fabrique pas la monstruosité, elle lui offre un costume, un avocat, un attaché de presse et un appartement avenue Foch.

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